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L’écriture selon Dany Laferrière 03

DalyDalyLes Coursil y a 2 heures16 Vues

 

La Double Écriture

 

« Il arrive qu’on écrive à propos d’une chose tout en pensant à une autre. »

 

Combien de fois vous êtes-vous retrouvé, en tant qu’écrivain, à commencer un texte sur un sujet précis pour vous apercevoir que vos mots dérivent vers des territoires inattendus, portés par des préoccupations souterraines dont vous n’aviez même pas conscience ?

Cette « double écriture » n’est pas un défaut ou une distraction regrettable. Elle constitue au contraire l’une des manifestations les plus authentiques de notre humanité créatrice. Quand nous écrivons à propos d’une chose en pensant à une autre, nous révélons les connexions secrètes qui habitent notre esprit, ces ponts invisibles entre nos expériences, nos émotions et nos obsessions profondes. Ce phénomène témoigne de la richesse de notre psyché créatrice et de sa capacité à tisser des liens inattendus entre des éléments apparemment disparates. Comprendre et maîtriser cette double écriture, c’est s’ouvrir à une dimension nouvelle de notre art, celle où l’authenticité naît de l’imprévu et où la vérité émerge des détours de la pensée.

Les mécanismes psychologiques de la double écriture

L’inconscient à l’œuvre

Pour saisir pleinement ce phénomène, il faut d’abord reconnaître le rôle fondamental que joue notre inconscient dans l’acte d’écrire. Quand nous prenons la plume, nous ne mobilisons pas seulement notre volonté consciente et notre intellect. Nous ouvrons également un canal vers les profondeurs de notre psyché, là où résident nos préoccupations les plus intimes, nos traumatismes non résolus, nos désirs inavoués.

Ces éléments enfouis ne restent pas inertes. Ils exercent une pression constante sur notre conscience, cherchant des moyens de s’exprimer, de faire surface. L’écriture, par sa nature même, offre un terrain privilégié à ces émergences. Les mots que nous choisissons, les métaphores qui nous viennent spontanément, les tournures de phrase qui s’imposent à nous portent souvent la trace de ces préoccupations souterraines.

Ainsi, quand nous écrivons sur la description d’un paysage automnal, il se peut que nos mots soient secrètement guidés par une rupture amoureuse récente. La mélancolie que nous attribuons aux feuilles qui tombent puise en réalité dans notre propre sentiment de perte. Cette contamination n’affaiblit pas notre texte ; elle l’enrichit d’une vérité émotionnelle qui résonne au-delà du sujet apparent.

La mémoire involontaire en action

Marcel Proust a magistralement décrit ce phénomène de résurgence involontaire du passé dans le présent de l’écriture. Mais cette mémoire involontaire ne se limite pas aux souvenirs explicites. Elle englobe également l’ensemble de notre expérience sensible et émotionnelle, cette bibliothèque intérieure constituée de toutes nos impressions, lectures, rencontres, émotions vécues.

Quand nous écrivons, cette bibliothèque s’active. Les associations d’idées se font spontanément, créant des liens inattendus entre le sujet que nous traitons consciemment et l’ensemble de notre vécu. Une simple description de rue peut ainsi réveiller le souvenir d’une conversation importante, et cette réminiscence va infuser subtilement dans notre prose, lui donnant une profondeur et une résonance particulières.

Ce dialogue permanent entre intention consciente et émergence inconsciente constitue le cœur même de la double écriture. Il ne s’agit pas d’un dysfonctionnement, mais d’un mécanisme naturel qui permet à notre écriture de puiser dans toute la richesse de notre être.

Les manifestations concrètes dans l’écriture

Les glissements thématiques

La double écriture se manifeste d’abord par ces glissements thématiques subtils qui caractérisent souvent les textes les plus authentiques. Vous commencez un récit sur l’enfance et vous vous retrouvez à explorer la notion de temps qui passe. Vous entamez un portrait de personnage et vous découvrez que vous parlez en réalité de la solitude. Ces dérives ne sont pas des erreurs de parcours ; elles révèlent les véritables enjeux qui vous habitent.

Virginia Woolf excellait dans cette navigation entre le sujet apparent et les préoccupations profondes. Dans « Mrs Dalloway », elle décrit une journée ordinaire dans la vie d’une femme de la bourgeoisie londonienne, mais son véritable sujet — la condition féminine, la guerre, la mort — émerge par touches successives, porté par ces glissements apparemment anodins.

De même, quand Marguerite Duras écrit sur l’amour, elle parle simultanément de la guerre, de l’enfance, de l’Indochine. Ses textes tirent leur force de cette capacité à laisser transparaître les obsessions personnelles à travers le filtre du sujet choisi.

La polysémie involontaire

La double écriture engendre également une polysémie involontaire qui enrichit considérablement la texture de nos textes. Les mots que nous choisissons pour décrire une situation portent souvent en eux les échos de nos préoccupations parallèles. Cette ambiguïté sémantique constitue une source de richesse interprétative.

Prenons l’exemple d’un écrivain qui décrit un jardin abandonné. S’il traverse une période de deuil, ses mots porteront naturellement les traces de cette épreuve : les plantes « mortes », les allées « désertes », la nature « en souffrance ». Le lecteur percevra cette dimension sans que l’auteur ait eu besoin de l’expliciter. Cette superposition de sens crée une profondeur qui dépasse largement le cadre de la simple description.

Transformer ce phénomène en force créative

Accepter la dualité

La première étape pour maîtriser la double écriture consiste à accepter cette dualité comme une composante naturelle et souhaitable de notre processus créatif. Trop souvent, nous luttons contre ces dérives, cherchant à maintenir coûte que coûte la ligne directrice que nous nous étions fixée. Cette résistance nous prive de richesses insoupçonnées.

Apprendre à écouter ces voix parallèles, c’est développer une forme d’intelligence créative qui nous permet de capter les signaux faibles de notre inconscient. Ces « distractions » apparentes sont souvent les indices les plus précieux de ce qui cherche réellement à s’exprimer à travers nous.

Il ne s’agit pas pour autant de céder à toutes les impulsions, mais de développer une sensibilité particulière à ces mouvements souterrains de notre pensée. Comme un sismographe qui enregistre les tremblements imperceptibles de la terre, l’écrivain doit apprendre à percevoir ces vibrations subtiles de sa psyché créatrice.

Techniques pratiques pour exploiter la double écriture

Pour cultiver consciemment cette capacité, plusieurs techniques peuvent être mises en œuvre. La première consiste à tenir un « carnet de bord mental » pendant que vous écrivez. Notez en marge ou sur un document séparé les pensées parasites, les associations d’idées, les souvenirs qui surgissent pendant votre travail. Ces annotations révèlent souvent la véritable direction de votre écriture.

La technique de l’écriture en flux libre contrôlé s’avère également précieuse. Accordez-vous des moments où vous laissez consciemment dériver votre plume, en partant du sujet initial mais en suivant librement les associations qui se présentent. Ces exercices révèlent les connexions secrètes entre vos différentes préoccupations.

Une autre approche consiste à pratiquer l’écriture par superposition : écrivez d’abord votre texte en vous concentrant sur votre sujet conscient, puis relisez-le en notant tous les éléments qui évoquent autre chose. Cette seconde lecture révèle souvent la présence d’un texte parallèle, d’une narration souterraine qui enrichit considérablement votre propos initial.

Les pièges à éviter

La dispersion excessive

Si la double écriture constitue une richesse, elle peut également devenir un piège quand elle mène à une dispersion excessive. Certains textes, sous prétexte de suivre toutes les associations possibles, perdent leur cohérence et leur force. L’écrivain doit apprendre à naviguer entre liberté créative et discipline structurelle.

Le défi consiste à maintenir un fil directeur suffisamment solide pour que le lecteur puisse suivre, tout en laissant assez d’espace aux émergences spontanées. Cette tension créative entre contrôle et lâcher-prise constitue l’un des aspects les plus délicats de notre métier.

Pour éviter la dispersion, il est essentiel de développer un sens aigu de la pertinence. Toutes les associations ne méritent pas d’être développées. Certaines enrichissent le propos, d’autres l’affaiblissent. L’expérience et la relecture critique permettent de développer ce discernement.

La paralysie par l’excès de choix

L’autre écueil majeur réside dans la paralysie que peut engendrer cette richesse associative. Face à la multiplicité des directions possibles, certains écrivains se trouvent incapables de choisir, prisonniers d’une abondance créative qui les empêche d’avancer.

Cette paralysie naît souvent d’un perfectionnisme mal placé, d’une volonté de ne rien perdre de la richesse potentielle. Il faut accepter que l’écriture soit un art du choix et de l’élimination autant que de la création. Savoir renoncer à certaines pistes, même prometteuses, fait partie intégrante du processus créatif.

Cas pratiques et exercices d’application

Exercices de double écriture consciente

Pour développer votre maîtrise de la double écriture, plusieurs exercices peuvent être pratiqués régulièrement. Le premier consiste à choisir un sujet neutre — une description d’objet, par exemple — et à l’écrire en vous laissant consciemment influencer par une préoccupation personnelle du moment. Observez comment cette préoccupation colore naturellement votre prose.

Un autre exercice fructueux consiste à réécrire le même passage en vous plaçant dans différents états émotionnels. Vous constaterez que le même sujet apparent peut véhiculer des messages complètement différents selon l’état intérieur de l’écrivain.

La technique du « portrait par ricochet » s’avère également éclairante : décrivez un personnage fictif en vous laissant secrètement guider par quelqu’un de votre entourage. Le résultat révèle comment nos relations personnelles nourrissent notre imagination créatrice.

Analyse de textes maîtres

L’étude des grands textes littéraires révèle constamment la présence de cette double écriture. Relisez « L’Étranger » de Camus : officiellement, c’est l’histoire d’un homme qui tue un Arabe sur une plage. Officieusement, c’est une méditation sur l’absurdité de l’existence, sur l’impossibilité de communiquer, sur notre rapport à la mort. Cette superposition de sens donne au roman sa profondeur exceptionnelle.

De même, les nouvelles de Tchekhov excellent dans cette technique. Elles racontent apparemment des histoires simples — une soirée mondaine, une promenade en forêt — mais révèlent en profondeur les préoccupations existentielles de l’auteur : la solitude, l’incommunicabilité, le passage du temps.

Cette analyse des maîtres nous enseigne que la double écriture n’est pas un accident, mais une technique consciente au service d’une expression plus riche et plus vraie.

Faire de l’accident une méthode

La double écriture nous enseigne finalement que l’authenticité littéraire naît souvent de cette capacité à laisser transparaître nos préoccupations profondes à travers le filtre du sujet choisi. Elle nous rappelle que nous n’écrivons jamais uniquement avec notre intellect, mais avec l’ensemble de notre être : nos peurs, nos espoirs, nos obsessions, nos blessures.

Maîtriser cette double écriture, c’est apprendre à faire confiance à cette sagesse inconsciente qui sait, mieux que notre volonté consciente, ce qui a besoin d’être dit. C’est développer une écoute intérieure qui nous permet de capter ces signaux subtils et de les intégrer harmonieusement à notre propos manifeste.

L’écrivain accompli est celui qui parvient à réconcilier intention et spontanéité, structure et liberté, contrôle et lâcher-prise. Il sait que ses plus belles pages naissent souvent de cette alchimie mystérieuse où ce qu’il voulait dire rencontre ce qui avait besoin d’être dit.

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