
Prologue
Il y a des jours où l’on se lève avec la sensation étrange d’avoir oublié quelque chose d’important. Pas un objet, non. Pas un rendez-vous oublié non plus. Plutôt un éclat de soimême, resté coincé quelque part entre les années passées et les choix faits trop vite. Ça vient par vagues. Une mélodie oubliée qui refait surface, sans prévenir. Un battement un peu plus fort dans la poitrine. Et cette question qui s’infiltre : Et si… ? Et si j’avais dit non ce jour-là ? Et si j’avais pris un autre chemin ? Et si ma vie n’était pas celle que j’étais censée vivre ?
Mais on repousse ces pensées. Parce que l’eau des pâtes bout, parce que le boulot attend, parce qu’un enfant réclame son goûter et qu’un lave-vaisselle ne va pas se vider tout seul. Alors, on remet à plus tard. Jusqu’à ce qu’un jour, une porte s’ouvre. Pas une vraie porte, avec une poignée et des gonds qui grincent. Une autre. Plus discrète, plus dangereuse. Celle qui nous chuchote à l’oreille qu’une autre route existe, qu’il suffit d’un pas, un tout petit pas. Une seconde d’hésitation, pas plus. Mais parfois, c’est tout ce qu’il faut.
Et c’est souvent comme ça que naissent les plus grandes histoires.
Chapitre 1
Il paraît que le travail, c’est la santé. Franchement, j’aimerais bien retrouver la personne qui a sorti ça et l’inviter à passer une journée ici, derrière ce comptoir, à collectionner les bonjours fantômes et les soupirs à rallonge. Rien qu’une matinée, histoire de voir combien de temps elle tiendrait avant de tenter une fuite par la porte de service. Sauf que cette porte, elle, ne mène nulle part. Juste vers un couloir qui sent le plastique et le parfum trop sucré, vestige olfactif de la dernière cliente.
L’imprimante tousse, hésite entre l’agonie et la grève, puis, dans un dernier râle, recrache une feuille froissée. D’un geste las, je l’attrape au vol et la tends à la cliente devant moi. Elle la récupère sans un mot, sans un regard. Même pas ce microhochement de tête qui pourrait vaguement ressembler à un merci. Juste un regard terne qui me survole comme si je faisais partie du décor.
Elle ajuste son sac dans un mouvement sec et s’éloigne, ne laissant derrière elle qu’un nuage d’effluve bon marché et une vague envie de lever les yeux au ciel.
— Suivant !
L’homme qui suit a la raideur d’un premier de la classe. Costume impeccable, montre qui coûte un SMIC et sourire inexistant.
Il pose son courrier sur le comptoir, le téléphone coincé entre l’oreille et l’épaule.
— Recommandé.
Sa voix est aussi chaleureuse qu’un rapport comptable. Je saisis l’enveloppe, commence l’enregistrement. Lui, il est déjà ailleurs, enfermé dans une conversation qui suinte le jargon d’entreprise.
— Non, Stéphanie, les KPIs, pas les ROIs. Oui, optimisezmoi tout ça avant la réunion.
Un clic, une impression, un reçu qui change de mains sans un regard. Il repart, avalé par son propre tourbillon de chiffres et d’acronymes. Toujours pas de bonjour, toujours pas d’au revoir.
À l’intérieur, j’ai envie de hurler dans un oreiller. À l’extérieur, mon sourire Joconde version low cost tient bon.
Le client suivant approche, la soixantaine, un sac à dos si volumineux qu’il pourrait contenir une tente et trois générations de souvenirs. Il plonge dedans avec une frénésie d’explorateur en quête d’un trésor.
— C’est combien pour envoyer ça ?
Je regarde ce qu’il me tend.
— Vous voulez envoyer… des timbres ?
Clignement des yeux. Il hésite, bafouille.
— Ah non, attendez… Ce n’est pas ça…
Et il repart fouiller dans son sac, les doigts hésitants, l’énergie brouillonne. Derrière lui la file s’allonge. Soupirs. Claquements de langues. Frustration collective. Je la sens gonfler, s’accrocher aux murs, à mes tempes, à chaque recoin de cet endroit sans fenêtres.
Et puis, elle entre. Madame Giraud et son sac en tissu fleuri au creux du bras.
— Bonjour, ma petite Malorine ! Toujours là pour sauver le monde postal ?
Son sourire est un pansement sur cette matinée éreintante.
— Bonjour, Madame Giraud. Une lettre pour Lyon ?
— Exactement. Mais pas que.
Elle farfouille dans son sac et en sort un prospectus qu’elle pose devant moi, bien en évidence.
ALTIV : Le casque Néomire
Vivez la vie que vous auriez pu avoir
Je fronce les sourcils.
— C’est quoi ?
Elle s’accoude au comptoir, un éclat de malice dans ses yeux bleus.
— Tu aimes rêver, Malorine ?
J’arque un sourcil.
— Euh… ça dépend. Pourquoi ?
— Imagine : une autre vie. Une vie où tu aurais pris d’autres décisions. Où tout serait différent.
Sa voix baisse d’un ton, comme si elle s’apprêtait à révéler un secret d’État.
— C’est une boîte locale, de ce que j’ai compris. Ils auraient inventé un casque qui permet de plonger dans une vie alternative. Pas un film, non. Ta vie. Mais différente. Une autre version de toi. Et ils cherchent des volontaires pour tester. C’est gratuit.
Un rire m’échappe.
— C’est gentil, mais je n’ai pas franchement le temps de jouer à « Et si j’avais fait médecine au lieu de bosser à la Poste ».
Son sourire s’adoucit. Une nuance de tristesse, furtive, presque imperceptible.
— Tu devrais y réfléchir. Parfois, rêver, ça change tout, ma petite Malorine.
Derrière elle, un raclement de gorge agacé.
— Bon, on avance ? On n’a pas que ça à faire !
Madame Giraud me fait un clin d’œil et s’éloigne tranquillement.
Je baisse les yeux sur le prospectus.
Une part de moi veut le jeter.
L’autre… le glisse sous le clavier, presque sans y penser.






