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L’écriture selon Dany Laferrière 04

DalyDalyLes CoursMaintenant12 Vues

Les Trois Êtres En Nous

 

« Il y a au moins trois êtres en nous : un contemplatif, un homme d’action, et le troisième qui attend le moment opportun pour se manifester. »

 

L’auteur ne puise pas dans une source unique et monolithique, mais navigue entre différentes facettes de son être, chacune apportant sa couleur particulière au processus créatif. Cette multiplicité intérieure constitue à la fois la richesse et la complexité de l’expérience d’écriture, offrant une palette infinie de perspectives et de tonalités.

Le contemplatif en nous représente cette part d’observation silencieuse, cette capacité à s’arrêter devant le spectacle du monde pour en saisir les nuances subtiles. C’est lui qui perçoit la beauté d’un geste anodin, qui s’attarde sur la qualité particulière d’une lumière, qui entend dans une conversation banale les échos de drames universels. Cette dimension contemplative nourrit l’écriture de sa profondeur, de sa capacité à révéler l’extraordinaire dans l’ordinaire.

L’homme d’action, lui, pousse vers la concrétisation, vers la transformation de la vision en réalité textuelle. Il structure, organise, met en mouvement. Sans lui, les plus belles intuitions resteraient à l’état de potentialités inaccessibles. C’est cette instance qui prend la plume, qui choisit les mots, qui construit phrase après phrase l’architecture du récit ou du poème.

Mais c’est peut-être le troisième être, celui qui attend son heure, qui recèle le plus de mystère et de promesses. Cette part de nous-même demeure largement inconnue, se manifestant de manière imprévisible, apportant ces moments de grâce créatrice qui transcendent nos capacités habituelles. Elle surgit quand nous l’attendons le moins, transformant un texte ordinaire en œuvre singulière.

La Danse des Identités Créatrices

Dans le processus d’écriture, ces trois instances ne fonctionnent pas de manière séquentielle, mais entrent dans une danse complexe, se relayant, se complétant, parfois s’opposant. Le contemplatif peut prendre le dessus pendant des heures, accumulant observations et impressions sans rien produire de tangible. L’homme d’action intervient alors, transformant cette matière brute en phrases structurées, en paragraphes organisés.

Cette alternance crée un rythme particulier dans le travail de l’écrivain. Certains jours sont dominés par la contemplation : l’auteur lit, observe, rêve, accumule des impressions sans nécessairement écrire. D’autres sont placés sous le signe de l’action : il faut produire, structurer, corriger, finaliser. Ces deux modes ne sont pas hiérarchisés ; ils se nourrissent mutuellement et participent ensemble à l’élaboration de l’œuvre.

Le troisième être intervient de manière moins prévisible. Il peut surgir au cœur d’une séance d’écriture laborieuse, transformant soudain un passage difficile en moment de révélation. Ou bien il se manifeste dans ces instants de transition, entre veille et sommeil, entre deux activités, quand l’esprit conscient relâche sa vigilance et laisse émerger des connexions inattendues.

Cette multiplicité intérieure explique pourquoi l’écriture ne peut être réduite à une activité purement technique ou purement inspirée. Elle mobilise différentes facettes de la personnalité, chacune apportant sa contribution spécifique à l’œuvre en gestation. Reconnaître cette complexité permet à l’auteur de mieux comprendre ses propres rythmes créatifs et d’accepter les variations dans sa production.

Le Contemplatif et sa Sagesse

La part contemplative de l’écrivain mérite une attention particulière, car elle constitue souvent la source première de l’authenticité littéraire. Dans un monde qui privilégie l’action et la productivité, cette dimension risque d’être négligée ou sacrifiée au profit d’une écriture plus immédiatement rentable.

Le contemplatif développe une forme particulière de patience, celle qui accepte que certaines vérités ne se révèlent qu’au terme d’une longue observation. Il apprend à voir au-delà des apparences, à percevoir les connexions subtiles entre les phénomènes apparemment disparates. Cette capacité d’observation profonde nourrit l’écriture d’une richesse particulière, celle qui vient de la compréhension intime du monde observé.

Cette instance contemplative cultive également une certaine forme de solitude créatrice. Non pas l’isolement stérile, mais cette solitude féconde qui permet l’approfondissement du regard et la maturation des idées. Elle enseigne à l’écrivain la valeur du silence, de la lenteur, de la méditation sur les détails apparemment insignifiants qui révèlent souvent les vérités les plus profondes.

Le contemplatif en nous résiste naturellement aux pressions extérieures qui voudraient accélérer le processus créatif. Il rappelle que certaines œuvres demandent du temps pour mûrir, que la précipitation peut détruire des équilibres subtils qui ne se reconstituent pas facilement. Cette résistance n’est pas de la paresse, mais une forme de sagesse créatrice qui préserve l’intégrité de l’œuvre en gestation.

L’Homme d’Action et sa Force

L’homme d’action représente cette part de nous-même qui refuse de laisser les plus belles intentions à l’état de projets inaccomplis. Il transforme les visions en réalités concrètes, les émotions en mots choisis, les intuitions en constructions littéraires abouties. Sans cette dimension active, l’écriture resterait un rêve perpétuel, une aspiration jamais concrétisée.

Cette instance développe des qualités spécifiques : la persévérance face aux difficultés techniques, la capacité à prendre des décisions stylistiques, le courage de s’exposer par l’écriture. Elle assume la responsabilité de donner forme aux intuitions du contemplatif, acceptant les risques inhérents à toute création : l’échec possible, l’incompréhension du public, l’imperfection du résultat obtenu.

L’homme d’action apprend également à négocier avec les contraintes extérieures : délais éditoriaux, attentes du marché, limites techniques. Il trouve des solutions créatives qui préservent l’essentiel tout en tenant compte des réalités pratiques. Cette capacité d’adaptation n’est pas une trahison de l’inspiration initiale, mais une forme d’intelligence créatrice qui sait préserver l’essentiel dans des conditions parfois difficiles.

Cette dimension active développe aussi une certaine forme de courage littéraire : celui qui ose publier un texte imparfait plutôt que de le garder indéfiniment en chantier, celui qui accepte le jugement des lecteurs, celui qui continue d’écrire malgré les critiques ou l’indifférence. Ce courage n’est pas témérité, mais confiance dans la valeur du processus créatif lui-même.

Le Mystère du Troisième

Le troisième être évoqué dans cette citation représente peut-être la dimension la plus fascinante et la plus insaisissable de l’expérience créatrice. Il échappe par nature à l’analyse directe, se manifestant selon ses propres lois, souvent à contre-temps de nos attentes et de nos planifications.

Cette instance mystérieuse semble porter en elle les potentialités les plus profondes de notre être créateur. Elle surgit dans les moments de grâce littéraire, quand l’écriture dépasse soudain nos capacités habituelles, quand les mots trouvent d’eux-mêmes leur justesse, quand le texte révèle des dimensions que nous n’avions pas consciemment projetées.

Le troisième être pourrait représenter cette part de nous-même qui reste connectée à l’inconscient collectif, aux archétypes universels, aux vérités Trans-temporelles. Il apporte à l’écriture cette qualité particulière qui fait qu’un texte résonne au-delà de son époque et de son contexte immédiat, touchant des cordes sensibles communes à tous les lecteurs.

Cette dimension échappe largement au contrôle conscient, mais elle peut être favorisée par certaines conditions : l’ouverture d’esprit, l’acceptation de l’imprévu, la confiance dans le processus créatif. Elle se manifeste souvent quand les deux autres instances – contemplatif et homme d’action – ont suffisamment travaillé pour créer un terrain propice à son émergence.

L’Orchestration de la Multiplicité

Reconnaître ces différentes facettes de soi-même constitue déjà un premier pas vers une meilleure maîtrise du processus créatif. L’écrivain averti apprend à identifier quelle instance domine à tel ou tel moment, et à adapter son travail en conséquence.

Quand le contemplatif domine, il convient de lui laisser l’espace et le temps nécessaires à son observation. Forcer l’écriture dans ces moments peut produire des textes artificiels, dépourvus de la profondeur que seule la contemplation peut apporter. Mieux vaut alors lire, observer, noter des impressions, alimenter cette dimension réflexive qui nourrira ultérieurement l’écriture.

Quand l’homme d’action prend le relais, il faut saisir cette énergie et la canaliser vers la production effective. Ces moments sont précieux car ils permettent de concrétiser les intuitions accumulées, de donner forme aux visions du contemplatif. Il ne faut pas les gaspiller en activités annexes ou en procrastination.

Quant au troisième être, il demande une attitude particulière d’accueil et d’attention. On ne peut le convoquer à volonté, mais on peut créer les conditions favorables à sa manifestation : la régularité dans le travail, l’ouverture aux surprises du processus créatif, la confiance en ses propres ressources créatives.

Vers une Écriture Intégrale

La multiplicité intérieure invite à concevoir l’écriture comme un processus intégral qui mobilise toutes les dimensions de la personne humaine. Plutôt que de privilégier exclusivement l’une ou l’autre de ces instances, l’auteur mature apprend à les orchestrer ensemble, créant une polyphonie créatrice où chaque voix apporte sa contribution spécifique.

Cette intégration se reflète dans le texte lui-même, qui gagne en richesse et en profondeur quand il émane de cette multiplicité assumée. Les passages contemplatifs alternent avec les séquences plus dynamiques, les moments d’inspiration pure se mêlent aux constructions plus réfléchies, créant une texture littéraire complexe et nuancée.

L’acceptation de sa propre multiplicité libère également l’auteur de l’illusion d’une identité créatrice monolithique. Il n’a plus à se cantonner dans un seul registre ou un seul style, mais peut explorer la gamme complète de ses possibilités expressives, passant du lyrisme à l’analyse, de l’intuition à la construction, de l’intime à l’universel.

Cette approche transforme finalement la relation à l’écriture elle-même. Elle n’est plus vécue comme une activité linéaire et prévisible, mais comme une aventure complexe où différentes facettes de soi-même peuvent tour à tour se révéler et s’exprimer. Cette richesse fait de chaque œuvre une exploration de la condition humaine dans sa multiplicité fondamentale.

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