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L’écriture selon Dany Laferrière 04

DalyDalyLes Coursil y a 1 heure15 Vues

L’équilibre des ombres

 

« Il y aura de mauvais livres tant qu’il y aura de mauvais lecteurs. »

L’affirmation d’une corrélation directe entre la qualité de l’offre littéraire et l’exigence de sa réception soulève une question fondamentale sur l’écologie de la culture. On a souvent tendance à faire peser l’entière responsabilité de la médiocrité sur les épaules du créateur, oubliant que l’acte de lecture est lui-même une performance, une co-création qui exige un investissement intellectuel et sensible. Cette pensée souligne que la littérature n’est pas un monologue, mais une dynamique de vases communicants : le livre n’existe pleinement que dans l’espace de conscience que le lecteur lui accorde. Si cet espace est étroit, saturé de préjugés ou de paresse, l’œuvre ne peut s’y déployer. Inversement, l’existence d’un public complaisant, avide de facilités et de schémas prévisibles, crée un appel d’air pour une production littéraire industrielle, dénuée de souffle et d’audace. Le « mauvais livre » n’est alors plus un accident de parcours, mais le fruit d’un contrat tacite de médiocrité mutuelle entre celui qui écrit pour ne rien dire et celui qui lit pour ne rien chercher. C’est dans cette complicité silencieuse que se fragilise l’édifice des lettres, car le talent s’étiole là où l’exigence s’absente.

Le lecteur comme architecte du sens

Pour comprendre cette sentence, il convient d’abord de réhabiliter la figure du lecteur. Lire n’est pas un acte passif de consommation, mais un travail de décodage et de reconstruction. Comme l’affirmait Jean-Paul Sartre dans « Qu’est-ce que la littérature ? », l’objet littéraire est une étrange toupie qui n’existe qu’en mouvement ; pour la faire naître, il faut un acte concret qui s’appelle la lecture. Le lecteur est donc, par définition, le collaborateur de l’écrivain. Un « bon » lecteur est celui qui apporte avec lui une culture, une attention au rythme, une sensibilité aux non-dits et une capacité à supporter l’ambiguïté du texte. Il est celui qui accepte d’être bousculé, dérouté, voire métamorphosé par sa lecture. À l’inverse, le « mauvais » lecteur est celui qui attend du livre qu’il confirme ses certitudes, qu’il le flatte dans ses habitudes de pensée ou qu’il lui procure une distraction sans effort. Ce type de lecteur ne cherche pas une rencontre, mais un miroir complaisant. En refusant l’effort de la complexité, il condamne la littérature à la simplification. Cette passivité est le terreau fertile où poussent les ouvrages interchangeables, ces livres qui se contentent de recycler des clichés pour ne pas effaroucher un public dont l’attention est devenue une denrée rare et fragile.

La fabrique de la médiocrité

L’industrie de l’édition, soumise aux lois du marché, observe avec une précision chirurgicale les attentes de ce lectorat passif. Il se crée ainsi un cercle vicieux : pour satisfaire un goût qui s’émousse, on produit des textes dont la substance est de plus en plus diluée. Le mauvais livre est celui qui refuse de prendre des risques stylistiques ou thématiques, de peur de perdre son audience. C’est un produit calibré, dont les ressorts dramatiques sont usés et dont la langue est réduite à sa fonction purement utilitaire de transmission d’information. On assiste alors à une érosion de la littérature au profit de la « narration » pure, où seule l’intrigue compte, au détriment de la profondeur psychologique ou de la beauté formelle. En France, de grands esprits comme Julien Gracq ont souvent déploré cette évolution vers un « grand public » qui, à force d’être traité comme une masse incapable d’abstraction, finit par rejeter tout ce qui présente une aspérité. Le mauvais lecteur est celui qui décrète qu’un livre est « ennuyeux » dès qu’il demande une lecture lente ; il est celui qui confond la clarté avec la pauvreté. Tant que ce public sera majoritaire et qu’il dictera, par ses achats, la survie des maisons d’édition, la production de livres jetables continuera de prospérer au détriment de l’art véritable.

La responsabilité éthique de l’écrivain

Face à ce constat, l’écrivain se trouve devant un dilemme moral : doit-il s’adapter au niveau supposé du lecteur ou doit-il, au contraire, parier sur son intelligence ? Le danger est grand de succomber à la tentation du succès facile en adoptant les codes du mauvais livre. Convaincre le lecteur de son talent, comme nous l’avons vu précédemment, suppose parfois de le forcer à s’élever. La littérature a une fonction pédagogique invisible : elle éduque le regard et affine le jugement. Un grand livre est celui qui crée son propre lecteur, celui qui lui apprend à lire au fur et à mesure de sa progression. Mais cela demande une autorité souveraine et un refus de la flatterie. L’écrivain ne doit pas être un prestataire de services, mais un éveilleur. S’il cède à la facilité sous prétexte que « c’est ce que les gens veulent », il devient complice de l’appauvrissement général. Le mauvais livre est souvent l’œuvre d’un écrivain qui a cessé de croire en la capacité d’émerveillement et de réflexion de ses contemporains. En méprisant son public par une écriture simpliste, il fabrique les mauvais lecteurs qu’il prétend servir. C’est une trahison de la mission littéraire, laquelle consiste à porter la parole au-delà des évidences pour explorer les zones d’ombre de la condition humaine.

L’écosystème de la critique et de la transmission

Il ne faut pas oublier les médiateurs qui se situent entre l’auteur et le lecteur : critiques, libraires, enseignants. Leur rôle est crucial dans la lutte contre la prolifération des mauvais livres. Une critique qui se contente de résumer des intrigues sans analyser le style, ou qui encense des ouvrages médiocres par complaisance médiatique, contribue à former de mauvais lecteurs. À l’inverse, une transmission exigeante de la littérature, qui met en avant la diversité des formes et la richesse des patrimoines, permet d’aiguiser le goût. Le goût n’est pas une donnée innée ; c’est un muscle qui s’exerce. Apprendre à lire, c’est apprendre à distinguer le grain de la paille, la sincérité de l’artifice, la nécessité de l’opportunisme. C’est une éducation de la sensibilité qui prend du temps et demande de la patience. Tant que nos institutions et nos médias privilégieront le « buzz » immédiat sur l’analyse de fond, ils favoriseront l’émergence d’un lectorat superficiel. La résistance au mauvais livre passe donc par une réhabilitation de la lecture comme un acte de haute civilisation, un plaisir qui se mérite et qui s’approfondit avec l’expérience.

Vers une alliance de l’exigence

En conclusion, la qualité de la littérature est une responsabilité partagée. Si le mauvais lecteur est celui qui veut que le livre travaille à sa place, le bon lecteur est celui qui accepte de fournir l’énergie nécessaire pour que l’œuvre s’illumine. Il y a une forme de noblesse dans cette rencontre entre une écriture qui ne transige pas et une lecture qui s’investit. La disparition du mauvais livre est sans doute une utopie, car la médiocrité est une pente naturelle de l’esprit humain qui cherche le moindre effort. Cependant, l’écrivain peut choisir son camp. Il peut décider d’écrire pour ce lecteur exigeant, même s’il est minoritaire, car c’est lui qui assure la survie de l’œuvre à long terme. L’histoire littéraire est le cimetière des succès faciles et des mauvais livres qui n’avaient pour eux que l’écume des jours. Ce qui reste, ce sont les textes qui ont su défier le lecteur, qui l’ont forcé à grandir et à voir le monde autrement. En cultivant notre propre exigence de lecteur, nous ne faisons pas seulement un choix esthétique ; nous accomplissons un acte politique de préservation de la pensée. Car là où le mauvais livre triomphe, c’est la nuance qui meurt, et avec elle, notre capacité à comprendre la complexité du réel.

 

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