
Le paysage littéraire francophone traverse actuellement une mutation profonde qui dépasse la simple question du style ou de la grammaire normative pour toucher au cœur même de la représentation sociale. L’écriture inclusive, souvent réduite dans les débats médiatiques à la seule utilisation du point médian, constitue en réalité un ensemble de stratégies linguistiques beaucoup plus vaste et nuancé. Pour l’auteur indépendant qui gère sa carrière comme une entreprise éditoriale, ignorer ce mouvement serait une erreur stratégique, tout comme l’adopter sans discernement pourrait aliéner une partie de son lectorat. La langue est un organisme vivant qui évolue avec la société qui la parle, et l’écrivain moderne se doit de maîtriser ces évolutions, non pas nécessairement pour les subir, mais pour en faire un outil conscient de sa palette narrative.
Il est primordial de comprendre que l’écriture inclusive, ou langage épicène, ne vise pas à détruire la langue de Molière, mais à réparer une invisibilisation progressive du féminin qui s’est opérée au fil des siècles. Contrairement à une idée reçue tenace, la règle selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin » n’a pas toujours été une vérité absolue gravée dans le marbre académique. Jusqu’au XVIIe siècle, la langue française permettait une souplesse bien plus grande, favorisant souvent l’accord de proximité ou de majorité. Comprendre l’écriture inclusive, c’est donc avant tout comprendre l’histoire de notre langue pour mieux appréhender son futur. Pour un auteur, décider d’utiliser ou non ces techniques est un choix esthétique et politique qui définira son identité d’auteur (sa « brand voice ») et le segment de lectorat qu’il souhaite fidéliser.
Nous allons explorer en détail les différentes strates de l’écriture inclusive, depuis la simple féminisation des noms de métiers jusqu’aux néologismes de genre neutre, en passant par les doublets et les formulations épicènes. L’objectif de ce dossier est de vous fournir les clés techniques pour naviguer dans ces eaux parfois tumultueuses, afin que vous puissiez faire des choix éclairés pour vos manuscrits, en garantissant toujours la fluidité de la lecture et l’immersion du lecteur, qui restent les priorités absolues de tout romancier.
La première étape, et sans doute la plus consensuelle aujourd’hui, concerne la féminisation des titres, grades et fonctions. Il s’agit simplement de rendre visible la présence des femmes dans toutes les sphères de la société à travers le vocabulaire. Pendant longtemps, l’Académie française s’est opposée à l’usage de termes comme « autrice », « cheffe » ou « mairesse », arguant que la fonction devait rester neutre, et que le masculin faisait office de neutre en français. Cette position est devenue intenable face à la réalité sociale. Une femme qui écrit des livres est une autrice, tout comme une femme qui joue la comédie est une actrice. Le mot « autrice » n’est d’ailleurs pas un néologisme barbare, mais un terme ancien, couramment utilisé jusqu’au XVIIe siècle avant d’être effacé par les grammairiens de l’époque qui jugeaient certaines professions inaptes aux femmes.
Pour l’auteur contemporain, l’usage de ces termes féminisés est devenu la norme dans la plupart des maisons d’édition et des médias. Écrire « Madame le Ministre » ou « l’auteur de ce livre » pour désigner une femme est désormais perçu comme archaïque, voire politiquement marqué à droite. L’adoption de termes comme « la professeure », « la magistrate », « la députée » permet de préciser la pensée et d’ancrer le récit dans la réalité contemporaine. Il existe cependant des résistances esthétiques. Certains trouvent que « cheffe » manque d’élégance ou que « écrivaine » sonne moins bien que « femme de lettres ». C’est ici que la sensibilité de l’auteur intervient. Vous avez le droit de préférer « auteure » (avec un e muet, très courant au Québec) à « autrice » (plus étymologique, construit sur le modèle d’acteur/actrice). L’essentiel est la cohérence tout au long du manuscrit.
Il est intéressant de noter que cette féminisation ne pose généralement aucun problème de lisibilité. Elle ne hache pas la phrase, ne demande aucun effort cognitif supplémentaire au lecteur et enrichit le vocabulaire. C’est le niveau zéro de l’écriture inclusive, celui que tout auteur soucieux de précision devrait adopter sans hésitation. Dans un roman, si votre héroïne est chirurgienne, il n’y a aucune raison valable de l’appeler « le chirurgien ». Cela créerait une dissonance cognitive chez le lecteur qui visualise une femme mais lit un mot masculin. La précision du langage renforce la puissance de l’évocation.
Si la féminisation des noms est simple, la gestion du « masculin générique » pour désigner un groupe mixte est plus complexe. Comment dire « les lecteurs » sans invisibiliser les lectrices, qui constituent pourtant la majorité du public romanesque ? La solution la plus élégante, et la plus littéraire, réside dans l’utilisation de termes épicènes et de la reformulation. Un mot épicène est un mot qui a la même forme au masculin et au féminin (comme « élève », « cadre », « diplomate », « collègue ») ou un mot collectif qui englobe tout le monde sans distinction de genre.
Au lieu d’écrire « les lecteurs seront ravis », l’auteur soucieux d’inclusivité pourra écrire « le lectorat sera ravi ». Au lieu de dire « les hommes naissent libres et égaux », on préférera « les êtres humains naissent libres et égaux ». Au lieu de parler des « Directeurs des Ressources Humaines », on parlera de la « Direction des Ressources Humaines ». Cette technique est souvent appelée la « neutralisation ». Elle demande un vocabulaire riche et une certaine gymnastique intellectuelle, mais elle permet d’obtenir un texte parfaitement inclusif sans jamais heurter l’œil avec des signes typographiques inhabituels. C’est la méthode de prédilection pour les essais, les articles de blog et la littérature générale qui souhaite rester fluide tout en étant politiquement irréprochable.
Cette approche par la périphrase ou le nom collectif présente l’immense avantage d’être invisible. Le lecteur ne se rend pas compte qu’il lit un texte inclusif ; il lit simplement un texte précis et universel. C’est une marque de grand style que de savoir manier ces nuances. Par exemple, utiliser le terme « la personne » permet d’accorder tous les adjectifs et participes passés au féminin (grammaticalement correct puisque « personne » est féminin) tout en désignant potentiellement un homme. « La personne suspecte a été interpellée » est une phrase inclusive qui évite de présumer du genre du suspect, tout en restant d’une correction grammaticale absolue. C’est une ressource précieuse pour l’auteur de polar ou de thriller qui souhaite entretenir le mystère sur l’identité d’un protagoniste.
Une autre technique courante est l’utilisation du doublet, ou la double flexion. Il s’agit d’énoncer explicitement les deux genres, souvent par ordre alphabétique pour ne pas donner la préséance au masculin. L’exemple le plus célèbre est la formule d’introduction du Général de Gaulle : « Françaises, Français ». Dans un texte courant, cela donne : « les étudiantes et les étudiants », « celles et ceux », « les travailleuses et les travailleurs ». Cette méthode a le mérite de la clarté absolue et d’une grande solennité. Elle est très adaptée aux discours politiques, aux textes juridiques ou aux essais sociologiques où la précision prime sur le rythme.
Cependant, en littérature de fiction, le doublet doit être manié avec une extrême précaution. Son usage systématique alourdit considérablement le texte. Une phrase comme « Les boulangères et les boulangers, ainsi que les bouchères et les bouchers, ont accueilli les clientes et les clients avec le sourire » devient rapidement illisible et fastidieuse. Le rythme de la phrase est brisé, la poésie s’évapore au profit d’une litanie administrative. Pour un romancier, le doublet peut être utilisé ponctuellement pour insister sur la mixité d’une assemblée, ou dans les dialogues d’un personnage qui se veut très officiel ou politiquement engagé, mais il ne peut pas constituer la colonne vertébrale de la narration sans risquer d’épuiser le lecteur.
Il faut savoir doser. Si vous écrivez un guide pratique à l’attention des auteurs, utiliser la formule « les auteurs et autrices » en début d’ouvrage pour poser le cadre, puis alterner ou utiliser des termes neutres par la suite, est une bonne stratégie. Le doublet est un marteau : utile pour enfoncer un clou, mais inadapté pour sculpter une dentelle. Son utilisation excessive est souvent le signe d’une écriture inclusive militante qui privilégie le fond idéologique sur la forme littéraire, ce qui peut être un choix assumé, mais dont il faut mesurer les conséquences commerciales.
Nous arrivons ici au cœur de la controverse : l’usage du point médian (ou point milieu), souvent symbolisé par le caractère « · ». Cette technique consiste à abréger le doublet en insérant la terminaison féminine après le mot masculin, séparée par un point. Exemple : « les auteur·rice·s », « les citoyen·ne·s », « ils·elles sont arrivé·e·s ». C’est la forme la plus visible, la plus compacte, mais aussi la plus critiquée de l’écriture inclusive. Ses détracteurs, dont l’Académie française qui a qualifié l’écriture inclusive de « péril mortel », estiment qu’elle défigure la langue et rend la lecture à voix haute impossible.
Pour un auteur de roman, le point médian pose un véritable défi d’accessibilité et d’immersion. D’une part, il arrête le regard. Le cerveau du lecteur, habitué à reconnaître la forme globale des mots (lecture idéovisuelle), bute sur ces signes typographiques intrusifs. Cela sort le lecteur de l’histoire, le rappelant constamment à la réalité du texte imprimé. D’autre part, le point médian pose de graves problèmes aux personnes dyslexiques ou malvoyantes utilisant des lecteurs d’écran (synthèse vocale). Les logiciels lisent souvent « point » ou marquent une pause incongrue au milieu du mot, rendant l’écoute du livre audio cauchemardesque.
Dans le cadre d’une œuvre de fiction destinée au grand public, l’usage du point médian est généralement déconseillé dans la narration, sauf si vous visez un public de niche très militant ou habitué à ces codes (comme dans certains cercles de la littérature Young Adult progressiste ou la science-fiction utopique). Si vous tenez à l’utiliser, réservez-le peut-être aux parties non narratives (préface, remerciements, notes de bas de page) ou à des communications marketing sur les réseaux sociaux, où son usage est plus accepté pour signaler vos valeurs d’inclusivité. Si vous décidez de l’employer, assurez-vous d’utiliser le véritable point médian (Alt+0183 sur Windows) et non le point bas classique qui coupe la phrase.
Une alternative élégante et historiquement justifiée au point médian et au masculin générique est le retour à l’accord de proximité. Cette règle, couramment utilisée en latin et en ancien français, veut que l’adjectif ou le participe passé s’accorde en genre et en nombre avec le nom le plus proche, et non systématiquement au masculin pluriel. Au lieu d’écrire « Les hommes et les femmes sont beaux » (accord au masculin générique), on écrira « Les hommes et les femmes sont belles ». Racine, Corneille et bien d’autres grands auteurs classiques utilisaient cette règle sans que cela ne choque personne à l’époque.
L’accord de proximité possède une indéniable valeur esthétique. Il évite la dissonance auditive de l’accord masculin lorsqu’un nom féminin termine l’énumération. Il permet de fluidifier la phrase et de réintroduire le féminin dans la grammaire sans ajouter de signes typographiques. C’est une forme de « désobéissance grammaticale » subtile qui séduit de plus en plus d’auteurs et d’éditeurs littéraires. Cependant, il faut être conscient que la majorité des lecteurs actuels ont été formés à l’école républicaine moderne avec la règle du « masculin l’emporte ». Ils risquent donc, dans un premier temps, de percevoir l’accord de proximité comme une faute de grammaire.
Si vous choisissez cette voie, il peut être judicieux d’ajouter une courte note d’intention au début de votre livre pour expliquer votre démarche, ou de l’assumer pleinement comme un choix stylistique. C’est une méthode qui demande une certaine assurance et une maîtrise parfaite de la syntaxe, mais qui offre un compromis très intéressant entre militantisme féministe et exigence littéraire traditionnelle. Elle prouve que l’on peut moderniser la pensée en puisant dans les racines anciennes de la langue.
Enfin, l’écriture inclusive ouvre la porte à la création lexicale pure, notamment à travers l’invention de pronoms neutres pour désigner des personnes non-binaires (qui ne se reconnaissent ni dans le genre masculin ni dans le féminin) ou pour maintenir l’indétermination du genre. Le plus célèbre est le pronom « iel » (contraction de il et elle), entré récemment dans le dictionnaire Le Robert, ce qui a provoqué un séisme médiatique. Mais on trouve aussi « ul », « ol », « ael », ainsi que des possessifs neutres comme « maon » (mélange de mon et ma).
L’usage de ces pronoms est particulièrement pertinent dans les genres de l’imaginaire, comme la Science-Fiction ou la Fantasy. Dans ces univers, l’auteur a toute latitude pour inventer des sociétés où la binarité de genre n’existe pas, ou fonctionne différemment. Ursula K. Le Guin, dans La Main gauche de la nuit, avait déjà exploré ces thématiques avec brio. En français, utiliser « iel » pour un personnage extraterrestre ou une intelligence artificielle permet de créer une étrangeté linguistique qui sert le récit.
Dans un roman contemporain réaliste, l’usage de « iel » se justifie pleinement si l’un de vos personnages est non-binaire et demande à être genré ainsi. C’est alors une question de réalisme et de respect de la psychologie du personnage. En revanche, utiliser « iel » comme pronom générique pour désigner n’importe qui dans la narration (« Si un lecteur achète ce livre, iel sera content ») reste encore très marqué et risque de heurter la fluidité de lecture du grand public non initié. L’auteur doit toujours se demander : ce choix sert-il mon histoire ou mon message ? Si le lecteur doit s’arrêter toutes les trois lignes pour décoder un pronom, l’immersion narrative est rompue.
En définitive, l’écriture inclusive pour un auteur moderne n’est pas une liste de contraintes à cocher, ni une interdiction d’utiliser le masculin. C’est une boîte à outils supplémentaire. Comme pour tout outil littéraire, son utilisation doit être intentionnelle et maîtrisée. L’auteur doit placer le curseur là où il se sent à l’aise, en fonction de son genre littéraire, de son public cible et de ses propres convictions.






