
Ceci est le premier chapitre de mon deuxième roman « TSITADEL », publié en 2022.
Bonne lecture !
Avant même d’ouvrir les yeux, je sentis que quelque chose n’allait pas.
Tel le plongeur qui remonte à la surface après une trop longue apnée, je perçai le voile trouble de la réalité, le cœur au bord de l’explosion. Dans un râle bestial, j’aspirai la plus grosse bouffée d’oxygène de ma vie : elle avait le goût amer de l’alcool frelaté, du tabac froid et de la confusion moite.
Je m’étais réveillé en sursaut, trempé de sueur, tellement secoué que j’en étais presque tombé du lit. L’impression de revenir d’entre les morts. Ou étais-je ? Que s’était-il passé ? Je me pris la tête entre les mains. En plus des douleurs et courbatures habituelles, une liste exhaustive de symptômes, l’illustration parfaite d’une encyclopédie anatomique ouverte au chapitre gueule de bois d’enfer. En bonus : mémoire fragmentée, vision trouble et j’en passe.
Je sentis quelque chose remuer sur ma droite. Effectivement, sur le vaste lit à baldaquin s’étalait une fille aux formes généreuses, à peine masquées par les draps rouges à la texture délicate. Elle dormait comme une bienheureuse, allongée n’importe comment, le visage enfoncé dans un grand coussin en soie. Je ne me souvenais pas comment cette drôlesse avait atterri ici, mais à sa manière de ronfler sur mon matelas rembourré de plumes d’oie, je compris tout de suite qu’il s’agissait d’une pute.
Déjà, elle soufflait comme un âne enrhumé mais surtout, il y avait l’odeur, sûrement pas celle d’une grande dame. Effluves de parfum bon marché, âcre et vulgaire, mélangé à une odeur de poisson. Un cocktail olfactif détonnant qui imprégna chaque fibre de la serpillère qui me faisait office de cerveau, qu’un lutin facétieux s’amusait à essorer en tordant sans relâche ses deux extrémités.
Impossible de respirer une seconde de plus cet air vicié puant la sueur, le parfum vulgaire et la poiscaille. Je devais impérativement me lever, m’extirper de cette caverne sinistre et malodorante, et pourtant je ne parvenais qu’à me débattre mollement sous les draps, lâchant de temps à autre un grognement rauque de bête blessée.
Faire la mise au point me demanda un effort considérable. À en juger par la faible lueur qui pénétrait dans la chambre, je déduisis que nous étions tôt, le matin. Le thermomètre vissé au mur indiquait -10°C et il ne neigeait pas. Oui, ça te revient… C’est l’été, et c’est bientôt le Jubilé. Merde, tu vas être en retard !
Pour m’en assurer, il aurait déjà fallu que j’arrive à me redresser et à me traîner jusqu’à ma Vostok. En réalité, j’aurais préféré que le temps s’arrête hier soir… Et quel jour étions-nous, d’ailleurs ? Jeudredi ? Vendrelundi ? Comme hier nous étions marcredimanche… Alors nous devions être… Ah, on s’en fout ! Allez, bouge, espèce de vieille carcasse ! Saloperie de gueule de bois, saloperie de vieillesse ! Ça fait trop mal.
Tous les matins, la même routine. Catapulté contre mon gré dans ce monde répugnant, je me demandai : est-ce uniquement lorsque l’homme s’éveille d’une cuite qu’il pense avec une telle lucidité à la vacuité de son existence ? Je me sentais vieux et réfléchir me faisait mal. Mal au crâne, mal au cœur. Et je manquais d’air, l’odeur de la fille m’étouffait.
Sans sommation, le téléphone se mit à s’exciter. Le bruit racla les cordes de mes nerfs tendus comme du papier de verre. Le glapissement strident de la sonnerie, les vibrations du combiné perché sur sa fourche, tout cela m’agressa si vivement que je roulai sur le côté et tombai du lit, si fort qu’on aurait pu croire que je m’étais jeté à couvert pour échapper au souffle d’une explosion.
Il fallait à tout prix décrocher avant que mon crâne ne fonde. Comme je me redressai trop vite, mes tripes se tordirent et me signifièrent leur mécontentement à leur façon habituelle. Je perdis l’équilibre, titubai et passai tout près de m’effondrer lamentablement, livide et nauséeux, sur mon tapis en fourrure d’alpaga brodé des motifs du rouge, noir et or du Parti Unique. Seuls des réflexes conditionnés par toute une vie d’entraînement militaire me permirent de me rattraper au dernier moment sur le rebord de l’épaisse commode, en ne renversant que quelques bibelots au passage.
J’étais nu, je tremblais de froid et je jurais vigoureusement. Mon dos en particulier me faisait un mal de chien. Chaque jour pire que la veille. Je passai une main sur ma colonne voûtée, touchant avec dégoût ses multiples aspérités, cicatrices repoussantes causées par l’utilisation abusive d’exosquelettes de combat. Ces maudits exos, ça ne laisse personne indemne. À ce rythme, si je ne me dépêchais pas de passer l’arme à gauche, je ne me donnais pas deux Cycles avant de finir bossu ou tétraplégique.
Mécanismes étranges de la mémoire : le temps d’un instant, je fus transporté à nouveau dans ce funeste train de marchandises et ce n’étaient plus les sonneries du téléphone que j’entendais, mais les sifflements aigus de la locomotive…
— Vassia, qu’est-ce qui se passe ? marmonna la putain sans pour autant s’extraire du gouffre de l’oreiller. Viens te recoucher, il est tôt…
— La ferme, suka ! Ne m’appelle pas comme ça, jamais ! Un mot de plus et je te jure que je t’étrangle à mains nues !
La migraine amplifiait le son de ma propre voix et le projetait en écho contre les parois de mon crâne. Je ne compris rien de ce que me répondit la fille à travers l’oreiller et de toute façon, je m’en moquais comme de ma première paire de bottes. Ce qui me préoccupait, là, tout de suite, c’est qu’elle connaissait mon surnom. D’ordinaire, je ne donnais jamais mon nom aux putes. Encore une preuve supplémentaire, s’il en fallait une, de mon infernale décadence.
Infatigable, le téléphone diabolique revenait sans cesse à la charge, tandis que je remontais à l’horizontale la voie d’escalade de la commode, plantant mes ongles dans le bois verni et hissant mon corps par à-coups. Lorsque je posai la main sur le combiné, j’étais toujours en train de calculer péniblement la quantité de vodka qu’il me faudrait absorber pour me remettre dans un état convenable.
Je portai l’instrument de torture à mon oreille et m’annonçai d’une voix forte, quoi qu’encore enrouée :
— Colonel Vassili Egorovitch Szatonovitch, au rapport !
À l’autre bout du fil, je reconnus la voix gluante du général Korolov, premier secrétaire de la Pacification, mon supérieur adoré. Et à son agitation inhabituelle, je devinais qu’il ne m’appelait pas pour m’inviter à boire le thé. J’entendais tinter ses décorations et ses breloques d’ici : ce porc devait secouer sa grosse tête joufflue, taper du poing sur la table et postillonner jusqu’à la salle d’attente de son cabinet. Ses mots fusaient bien trop vite du combiné pour que je ne parvienne à en extraire le sens :
— Effervescence totale au Politburo… Une attaque intra-muros… Spécimen inconnu, jamais observé auparavant… Nombreux témoins… Du putain de jamais-vu… Pas seulement des civils… Des bons soldats massacrés… Branle-bas de combat… Sa Sainteté, notre Glorieux Guide, exige de notre service une réponse proportionnelle à l’affront subi… Réunion de crise…
Je mentis délibérément pour me débarrasser de lui :
— Les désirs de sa Sainteté sont des ordres. Je suis déjà en route.
— Il vaudrait mieux, répondit-il d’un ton cassant. J’espère que vous réalisez que nous sommes pratiquement en état d’urgence… Les Affaires Intérieures enverront un représentant assister à la réunion… Au moindre écart nous risquons d’être fusillés tous les deux. Mais si on doit en arriver là… Soyez sûr que c’est moi qui vous buterai en premier.
Et il raccrocha enfin, me laissant dans un grand désarroi, assis cul-nu sur le tapis, le combiné sans vie dans la main – la carcasse tremblante de fièvre et de froid.
Des attaques intra-muros, voilà qui n’arrivait pas tous les quatre matins. Terroriser les kolkhozes et en massacrer les travailleurs – les moujiks – ne leur suffisaient plus. Tout cela se produisait en plein milieu des préparatifs du Jour du Renouveau National à la gloire de notre Bienfaiteur, qui devait avoir lieu le surlendemain ! Le Jubilé, premier jour du nouveau Cycle, la seule date qui demeurait figée dans notre calendrier : le 11 janvier 1961. Et puis, pour couronner le tout, Korolov n’avait-il pas mentionné quelque chose à propos d’un nouveau spécimen ? Qu’avait-il de particulier, déjà ? Je ne m’en rappelais plus.
Ah, à ce moment-ci, comme je m’en tamponnais de ce Jubilé, comme je m’en cognais de toutes ces victimes innocentes massacrées par ces saloperies de voûtés ! Gardez vos problèmes, on souffre déjà bien assez comme ça ! Si seulement j’avais pu disparaître sous ces draps sales et redevenir un fœtus innocent… Je n’avais plus envie de rien, je voulais juste m’effacer. Disparaître comme mon caleçon.
Obéir sans réfléchir.
Personne ne nous expliquait rien, on nous disait juste ce qu’il fallait faire. Si on avait un doute, il suffisait d’ouvrir le Grand Livre des Préceptes et chercher une doctrine à appliquer à la situation.
Chez nous, réfléchir à quoi que ce soit est inutile, car le Père de la Nation, notre Guide Éternel s’en charge pour nous tous. Sans jamais se montrer, il diffuse ses ordres dans les cœurs et les esprits. Sa parole sacrée et ses préceptes inaliénables façonnent la Seule Vraie Réalité. Penser est perçu comme un affront à son intelligence suprême. Penser, c’est remettre en cause ses infaillibles certitudes.
Nous, le peuple, ne devons penser seulement dans le cadre d’une interaction immédiate au réel. Toute autre réflexion est proscrite, superflue. Un boulet accroché à nos chevilles. Le Livre définit ces mécanismes tabous de l’esprit – ceux qui stimulent les traits abjects que sont l’imagination ou la créativité – par le terme de « pensée abstraite ». C’est un fardeau, une malédiction, une maladie mentale qui réfrène notre acceptation de la Seule Vraie Réalité. Nous y sommes tous confrontés à des degrés différents : certains y sont imperméables, d’autres y sont anormalement réceptifs. En bon poissard, il se trouve que j’appartenais à la seconde catégorie.
Comme chacun sait, l’imagination est un ver rongeur qui creuse des rides noires sur nos fronts. C’est une fièvre qui nous poussait à courir toujours plus loin, quand bien même ce « plus loin » commence là où finit le bonheur. Et en ce moment même, je l’entendais bourdonner dans mes oreilles, cogner à la porte de mon crâne – des coups lourds et répétés, comme ceux d’un officier sur le point de pénétrer dans le domicile d’un déviant pour l’appréhender.
Et ça empire.
Le Livre nous apprenait que l’introspection était l’ennemie du bonheur, certes, mais cette fois encore, je ne pus m’en empêcher… Mon problème, c’est que j’avais beau connaître les Préceptes sur le bout des doigts, côtoyer leurs sommets sublimes et respirer l’air pur des monts de leurs enseignements, au-dedans de moi, tout demeurait nuageux, cotonneux, barré par une sensation désagréable. Dans mon cerveau malade, je sentais une sorte de corps étranger, comme un cil minuscule qui me serait entré dans l’œil : on a la sensation de soi tout entier mais voilà, cet œil avec ce cil dedans, pas moyen de l’oublier une seconde…
Ça ne manqua pas : des réflexions sur le sens de la vie s’imposèrent à moi, évanescentes et vaporeuses. L’introspection est le pire qui puisse arriver à un homme, car c’est à partir de ce moment que les nuages gris de la fatalité commencent à s’amonceler au-dessus de sa tête.
Cette métaphore involontaire me répugna d’autant plus. Oui, tu es très malade. Hélas, il n’existait aucun médecin pour me guérir de ma condition, ni maladie plus vicieuse : on ne pouvait en parler à personne, ni montrer le moindre signe à quiconque. Ô, lois implacables de la délation ! Un ami, un collègue, un fils, un passant, n’importe quel individu doté d’un minimum de sens du devoir finirait bien par cafter au Bureau des Dénonciations Orales Sans Équivoques. Il ne fallait pas que ça arrive. Pas tout de suite. Pas après les risques insensés que j’avais dû prendre pour pouvoir m’offrir un matelas en plumes d’oies et une entraîneuse à l’odeur de poisson allongée dessus. Non, il ne fallait pas que ça arrive. Mais cela finirait bien par arriver…
Dans ces moments où le courage me venait à manquer, je me rappelais que la façon de mourir n’avait aucune importance. Seule importait la façon de vivre. Il fallait savoir vivre. Ceux qui servaient le plus admirablement le Grand Timonier, ceux qui savaient se débrouiller tout en restant à leur place, ceux-là auraient le droit à la plus grosse part du gâteau. Moi aussi, j’avais droit à ma part du gâteau !
Je ne voulais plus réfléchir. Le bien, le mal, on s’en fout. Pourquoi n’arrêtais-je pas de m’en préoccuper ? Pourquoi était-ce si difficile sans alcool ? Et où était passé mon caleçon ?
Je soupirai longuement. Le dégoût que je m’inspirais, le général Korolov, le Guide Suprême, la pute qui bavait sur l’oreiller, la commode en ébène, le tapis en alpaga, le téléphone à cadran, tout se mélangeait dans la grisaille ; tout mon environnement était lugubre, haïssable et désespéré, comme un champ calciné par les bombes.
Tel un naufragé qui cherche à agripper un bout de terre ferme, je traversai en rampant la jungle dense et moite du tapis jusqu’à atteindre mon fauteuil. Tout en me tenant à ses pieds robustes, je tâtai les poches de la vareuse jetée négligemment sur son dossier et y trouvai ma Vostok, une montre-gousset à pile-vapeur, plaquée or, très onéreuse, que je consultai d’un œil inquiet. Ensuite, j’ouvris la fenêtre pour aérer la chambre. Le brouillard effaçait la frontière entre la terre et le ciel, tout fumait – on aurait dit qu’un incendie brûlait en silence. Les silhouettes sombres des passants qui défilaient en contrebas étaient comme des particules en suspension dans un mélange laiteux, onirique. Seul le Perchoir se détachait de la grisaille en une épée de feu, et je lançai un regard de défi à la statue gigantesque qui trônait tout en haut. Dans le faisceau croisé des projecteurs, celle-ci semblait suspendue dans le ciel, immense prédateur doré planant sur la cité. De son nichoir inaccessible, le suprême volatile à deux têtes observait le moindre de nos faits et gestes, écrasait les hommes de sa splendeur. Le Perchoir en lui-même n’était pas moins imposant : une tour de près de cinq-cents mètres de haut, hérissée de milliers de projecteurs qui brûlaient nuit et jour – d’où que l’on se tienne à Tsitadel, on ne pouvait pas le louper. Et Lui, retiré tout là-haut, manipulant les fils invisibles de nos vies, le Grand Metteur en Scène, celui qui distribuait les rôles, les textes et les costumes. Le Guide Suprême, le Saint-Père, l’Homme-Sans-Visage, le natchalnik...
Je me demandai s’Il me regardait comme moi je le regardais. Et s’il pouvait m’entendre. Dans le doute, mieux valait ne pas remuer les lèvres.
Il fallait à tout prix étouffer cette nouvelle crise de pensée abstraite, aussi, j’intimai à la prostituée dont j’ignorais le nom de quitter mon appartement au plus vite. Sans attendre de réponse, je me ruai dans la cuisine en quête d’un fond de bouteille, de n’importe quel breuvage alcoolisé – seul médicament susceptible d’apaiser mes tourments. J’étais comme un moteur que l’on aurait trop poussé : les roulements à billes échauffés, bientôt le métal allait fondre et couler, et tout serait fichu. Vite, de l’eau froide – de l’alcool… Il me faudra en verser des seaux entiers avant qu’il ne cesse de siffler sur les butées brûlantes, de s’évaporer en une fumée blanche et ténue…
La vaisselle entassée dans l’évier commençait à moisir, les tâches graisseuses recouvraient les ruches des compartiments de stockage. En plissant les yeux, je tapai à toute vitesse sur les touches de la console domotique et j’observai la lente ouverture des ruches, tout fébrile que j’étais au milieu de ce concert de sifflements de soupapes et de grincements de pistons. Pourquoi avais-je fait installer ce gadget inutile, déjà ? Un caprice de flambeur, parfaitement dispensable. J’aurais dû écouter les conseils de mon copain Arkady. Il m’avait pourtant bien mis en garde, à l’époque, contre les limites de ce genre d’installation ! Guide me préserve, comme il avait eu raison…
Arkady Solonovitch Malenkov. Caporal Malenkov… Quel rôle ingrat lui a échu dans la Grande Représentation…
— Putain de placards automatisés ! Que c’est long !
À tous les coups, la pile-vapeur ne contenait plus assez de pression pour faire bouger les pistons. J’aurais eu le temps d’égorger trois rôdeurs avant que l’un de ces maudits compartiments n’ait fini de coulisser !
J’essayai de me calmer par la respiration mais, épinglée sur toute la largeur du mur, la grille du calendrier n’arrêtait pas de me fixer de ses petits orifices remplis d’encre. Cela faisait bien longtemps que je ne la tenais plus à jour. Les différentes pièces en bois que j’étais censé déplacer sur ce maillage complexe s’entassaient dans un bol sale qui traînait à côté. Aucune de ces dix-sept pièces ne se trouvait à sa place, pas plus qu’elles ne s’y trouvaient la veille ou l’avant-veille.
À ma décharge, avec ces corrections temporelles de plus en plus intempestives, même le journal ne s’y retrouvait plus. Le matin, nous étions lundamedi 12 février 1976, puis le midi, on nous annonçait que finalement, nous étions mercremanche 14 juillet 1921. Le soir, on apprenait qu’en fait, nous étions bien lundamedi, le 12, mais de 1977. Et le lendemain, on nous disait que le lundamedi, c’était en fait aujourd’hui et que la journée d’hier, de toute évidence, il s’agissait du dimercrejeudi, le 8 mai ! Limpide ! Et si vous n’étiez pas d’accord, vous pouviez toujours détailler vos arguments avec les barreaux de la prison dans laquelle on vous enfermerait pour insubordination.
Ce labyrinthe temporel causait un bordel pas possible à l’Administration, mais pour nous, au Politburo, c’était le cadet de nos soucis : nous travaillions tous les jours, sans le moindre repos. Le seul jour de repos autorisé, personne ne pouvait le manquer puisqu’il s’agissait du jour du Jubilé. Le 11 janvier 1961. Voilà tout ce qu’il y avait besoin de savoir.
Tout à coup, le compartiment coulissant de l’une des ruches se coinça. Mon regard accrocha avec effroi l’affiche de propagande placardée dessus – sur laquelle, vraisemblablement en trempant mon doigt dans le cendrier, j’avais dessiné des pénis et autres moustaches ridicules sur les visages des fiers soldats du Parti. Morte de honte, l’affiche se décrocha et tomba lentement au sol, en feuille morte.
Je vacillai. Glacé d’angoisse, je n’arrivai à me souvenir du moment où j’avais dessiné ces horreurs, ni du moment où je les avais fièrement exhibés dans la cuisine. Seigneur ! Une expression de créativité doublé d’un affront au prestige des courageux serviteurs du Père ! Avec les allées et venues de toutes les prostituées qui passaient chez moi, c’était un acte d’une inconscience totale, quasiment un suicide ! Si je cherchais encore à me voiler la face, voilà qui en disait long sur mon état ! De rage, je déchirai l’affiche en mille morceaux, tellement irrité que je fus ébranlé par de nouveaux vertiges. Une irrépressible envie de vomir planta ses crocs dans ma chair et aussitôt, j’épanchai tout dans le siphon.
Après trente bonnes secondes de relents bruyants, je n’avais craché en tout et pour tout que l’équivalent d’un fond de tasse de bile corrosive. Ce n’était pas normal considérant tout ce que j’avais dû absorber pour me retrouver dans cet état, mais à ce moment-là, rien n’avait d’importance, si ce n’est remplir au plus vite cet espace vacant de mon estomac d’une nouvelle dose de médicament empoisonné.
Je m’essuyai les lèvres du revers de la main et passai la tête par la porte pour voir où en était la putain. Par la coiffe du Patron, elle n’avait pas bougé d’un pouce, la garce ! Et pire, elle dormait encore, peinarde dans le plumard ! À bout de nerfs, je me saisis d’un presse-papier qui traînait sur le guéridon et lui balançai en pleine poire. La fille fut comme frappée par la foudre : elle se redressa d’un bond, raide et hébétée, lança des regards paniqués autour d’elle. Une bosse émergeait déjà de sa tempe rougie, et c’est alors que je me rendis compte de la présence d’un œil de verre dans l’un de ses orbites. Bon sang, par quel enchaînement de décisions discutables en étais-je arrivé à ramener ce laideron borgne dans mon lit ?






