
— Je t’ai dit de prendre tes affaires et de dégager ! hurlai-je, transi d’une rage que je portais davantage à moi-même qu’à cette pauvre fille. Tu sais qui je suis ? Tu veux te faire évaporer ou quoi ? Dégage !
Cette fois-ci, bien que sonnée, la catin ne se fit pas prier. Elle ramassa, terrifiée, ses affaires dispersées dans le salon et eût à peine le temps d’enfiler ses sous-vêtements. J’attrapai une liasse de billets sur le bureau, sans même compter – il devait y avoir quatre ou cinq fois la somme requise, que je lui fourrai dans la main avant de lui claquer la porte au nez sans ménagement. Ce contretemps réglé, je plongeai à nouveau dans la cuisine où l’empilement de compartiments cubiques continuait sa lente ouverture. L’espace devint suffisamment large pour y glisser un bras, alors je me jetai à corps perdu dans la bataille et fouillai frénétiquement chacune des ruches, bazardant par-dessus mon épaule tout ce qui ralentissait mes recherches.
Tout mon organisme était maintenant traversé par l’énergie du désespoir. Il y avait forcément un fond de bouteille, quelque part ! Je me raccrochai tant bien que mal à cette pensée mais il fallait se rendre à l’évidence : plus une goutte d’alcool dans cette maudite cuisine ! Plus une goutte ! Chez toi ! Comment cela avait-il pu arriver ? Négligence ! En plus d’être malade, j’avais été négligent ! Intolérable pour un officier de mon calibre ! Foutue vieillesse !
Pour ne rien arranger, l’heure tournait encore et Pavel, mon dévoué Pachounia, mon chauffeur et majordome, serait un bas d’une minute à l’autre. Vu les circonstances, il n’aurait pas le temps de faire un crochet par le dispensaire le plus proche, celui en bas de la rue Tvarskaïa… Pas plus que je n’aurais le temps de faire la queue, encore moins de soudoyer ou d’intimider l’employé du comptoir. Où trouver de la picole, dans ce cas ?
Où ?!
Le cerveau en surchauffe, je tapai de nouvelles commandes sur la console domotique, fonçai jusqu’à la salle d’eau. Les mélodies patriotiques entonnées par les fanfares mécaniques commençaient à remonter depuis les rues de la cité, tout comme le son des cloches de la Grande Cathédrale, qui résonnaient elles aussi à la gloire du Très Haut. Je reconnus l’air de la Marche Mécanique qui, à défaut de me réchauffer le cœur, fut perçu comme le dernier ultimatum qui me serait adressé avant d’arriver en retard à la Boutique.
Je fis couler de l’eau chaude dans la baignoire en attendant l’interminable ouverture automatisée des placards, refusant d’envisager l’éventualité dans laquelle je ne trouvais aucune trace d’alcool dans ces compartiments oubliés. Auquel cas, autant me tirer tout de suite une balle dans la tête pour simplifier les procédures.
Pourtant, au moment où les dernières étincelles de vie s’apprêtaient à quitter mon corps de mort-vivant, je mis la main sur une bouteille en plastique, écaillée et sans âge, à l’étiquette rongée par les ravages du temps. Après une brève inspection, j’en déduisis qu’il s’agissait là de ma réserve règlementaire de décapant. Je ne me rappelais pas m’en être jamais servi. Celle-ci devait se morfondre dans ce compartiment depuis la construction du bâtiment, conformément au règlement immobilier strict imposé par le Parti, toujours aussi intransigeant – à juste titre – sur la présence de matériel règlementaire.
Guide merci, la rigueur administrative du Parti venait sûrement de me sauver les miches. Et dire que cette maudite maladie me faisait parfois douter du bon fonctionnement de notre glorieuse nation ! Quel ingrat je faisais, devant les prouesses d’un système qui fournissait, gratuitement et sans faillir, un délicieux mélange d’alcool ménager et de produits chimiques à chaque honnête travailleur ! Quelle merveille de mécanisme de précision aux rouages étincelants, sans une poussière…
L’excitation retombée, je considérai la bouteille d’un œil torve ; glissai une narine hésitante au-dessus de l’ouverture. Les vapeurs toxiques qui en émanaient m’arrachèrent une larme : je n’étais pas un éminent chimiste de l’Institut mais je compris que le logo n’avait pas été mis là pour plaisanter. Sur celui-ci, à moitié décapée, une tête de mort surmontait une flamme. Produit inflammable et toxique, minimum quatre-vingt-dix degrés d’alcool.
Je me demandai si ce truc ne risquait pas de me tuer. Au fond, ça n’aurait pas été plus mal. Arrête un peu tes conneries… Tu sais que tu n’en as pas le courage… Et puis, ç’aurait bien arrangé tous ces prédateurs sanguinaires, ces tueurs carriéristes tapis sous la bannière du Parti Unique qui rêvaient tous de me piquer ma place. Mes charmants collègues de l’Administration, de la Classification, de la Régulation, du Bureau des Dénonciations, et des innombrables subdivisions des Affaires Intérieures qui me détestaient parce que j’étais un Pacificateur. Tous ces silures prêts à me dévorer au moindre faux pas, à la moindre erreur, au moindre signe de faiblesse… Cette bande d’enfoirés, tu les boufferas avant, comme tu as déjà bouffé leurs prédécesseurs… Qu’ils barbottent d’un peu trop près et ils verront…
D’un coup, la bouteille de décapant me sembla beaucoup moins menaçante. Après tout, tapie quelque part dans ses entrailles de plastique m’attendait la molécule sacrée, qui me permettrait de me dissimuler un jour de plus dans la pénombre de la normalité.
Ne pas réfléchir. Obéir sans réfléchir. Le corps obéit à l’esprit. L’esprit obéit à la discipline.
J’attrapai un verre à dent qui traînait et en déversai le contenu à même le sol. Ensuite, je remplis le verre à moitié en m’efforçant de respirer le moins possible les vapeurs âcres et chimiques qui s’en dégageaient, puis je coupai le reste avec de l’eau froide du robinet. Le breuvage se troubla, se couvrit de bulles blanchâtres, bouillonna comme du magma. Il ne tarda pas à se colorer d’une étrange teinte verdâtre qui m’inspira bien des choses, mais surtout pas de la confiance.
Mon regard passa du verre au sale type qui me dévisageait dans le miroir – bouffi d’alcool, cheveux bruns en bataille, mal rasé et avec des valises sous les yeux. Sur l’étagère, un exemplaire de poche du Grand Livre des Préceptes semblait m’encourager. J’en ouvris une page au hasard et lus les préceptes suivants :
1543 : Pour le patriote, le goût de la guerre est aussi naturel que le goût de la paix.
1544 : Jamais le patriote ne doit douter. Dans la Seule Vraie Réalité, n’importe quelle assertion peut être à la fois vraie et fausse. Le patriote accepte d’emprunter le chemin des paradoxes, le seul chemin digne d’un esprit qui n’a pas peur.
Voilà qui est vrai ! N’es-tu pas un authentique patriote ? Du nerf !
J’expirai profondément, fermai les yeux et m’envoyai une énorme rasade, cinglante comme un coup de couteau chauffé à blanc. Ah, les plaisirs raffinés de l’apéritif ! Le verre se brisa sur le carrelage dans un bruit clair et je dus m’accrocher au linteau pour ne pas m’effondrer en meuglant de douleur. Incendie dans la glotte. Le liquide décapait les parois de mon estomac, des flammes jaunes et bleues me carbonisaient les entrailles. Pendant un instant, je me crus aveugle. Et sourd. Sourd et aveugle, comme un macchabée.
Je m’assis sur le rebord de la baignoire pour reprendre mon souffle, grognant, exhalant, ruminant. Très vite, je sentis la vague apaisante, le brouillard de l’oubli, le premier nuage de quiétude qui montait du cratère de douleur brûlante. Ma migraine avait d’ores et déjà baissé en intensité, la brume tiédit un peu dans les coins de la pièce et le monde retrouvait des couleurs, des dimensions. Je venais de naître une seconde fois.
Mon regard passa du verre brisé à la bouteille de décapant. Finalement, j’entrepris de m’en remettre un petit coup derrière la cravate, suivi d’un autre, et d’un autre, que je sirotai en m’immergeant dans la baignoire.
Quelques minutes plus tard, c’est un colonel V.E. Szatonovitch ressuscité qui sortit de la salle d’eau, habité par une lucidité nouvelle. Le décapant m’avait grandement aidé à me rassurer sur mon état en me rappelant qu’au moins, ma nuit fiévreuse n’avait été parasitée par aucun rêve. Comme chacun sait, les rêves attestent d’une maladie psychique grave, un signe évident de stimulation inconsciente de l’imagination. Et si ma crise de ce matin avait été d’une rare violence, on ne pouvait pas m’enlever que de ce côté-là, la machine fonctionnait encore normalement. Bien sûr, il fallait prendre en compte le facteur alcool : une bonne cuite avant d’aller au lit, rien de tel pour garantir un sommeil sans rêves.
En tout cas, ma vie et mon travail avaient à nouveau un sens, peut-être pas pour moi, mais au moins pour la Nation. La parole du Guide Suprême redevenait limpide, sacrée et univoque. Je ne doutais plus de ma mission. La journée pouvait commencer.
Au rythme des cuivres hachés de la fanfare mécanique qui tournait encore dans le quartier, je me vêtis d’un uniforme propre, enfilai soigneusement ma chapka ornée du blason des Pacificateurs puis remontai la fermeture éclair de mes bottes, me délectant l’odeur riche du cuir lustré. La finition des coutures, la douceur et la qualité du tissu qui me caressait la peau… Tout cela ne cesserait jamais de m’émerveiller. En même temps, c’est bien normal… Un peuple dont les soldats sont fagotés dans des uniformes au rabais est un peuple qui n’a plus confiance en soi et n’inspire plus aucun respect. Il a déjà perdu.
Chemise, cravate, culotte et vareuse au garde-à-vous, il ne me restait plus qu’à épingler les décorations sur mon manteau d’officier. D’abord, l’ordre suprême du mérite de la Pacification, trois galons parallèles argentés que l’on m’avait décernés pour célébrer le centième rôdeur épinglé à mon tableau de chasse. Ensuite, mon badge de colonel, juste récompense de l’ensemble de ma carrière aux organes de sécurité. Enfin, mes deux ailettes de Grand Délateur, qui me conféraient de substantiels privilèges sociaux, juste récompense des multiples dénonciations vérifiées et avérées que j’avais pu fournir au Bureau des Dénonciations Orales Sans Équivoques.
Chez nous, tout le monde conspirait contre tout le monde. On ne plaisantait pas avec la délation. Chaque déclaration avérée au Bureau permettait d’accumuler les améliorations de la vie quotidienne : moins de queue au dispensaire, le droit d’accès à des denrées particulièrement rares, des fois même un peu d’argent. Pour cela, rien de plus simple : il suffisait de se rendre avec une « preuve », orale ou écrite, au Bureau le plus proche. Le concept de preuves était assez flou par chez nous, dans la mesure où n’importe quel témoignage dénué de fondement mais prononcé avec assez d’aplomb serait interprété comme une preuve irréfutable. On ne sait jamais…
Personnellement, je ne tirais aucune satisfaction à dénoncer des civils. Aucun mérite à cela, aussi facile qu’un claquement de doigts. Par contre, je m’étais spécialisé dans la délation de mes collègues les plus siphonnés, et je commençais à me prévaloir d’un sacré tableau de chasse. Cependant, je n’étais pas idiot au point de croire que faire tomber ces ordures rachèterait mes fautes ou expierait mes péchés. C’est juste que, à l’instar de la vodka, ça m’aidait à moins y penser.
À propos, il faudra que tu trouves le temps de passer voir Zina. Elle a dû avoir le temps d’avancer sur la nouvelle liste que tu lui as fournie.
Ainsi vêtu, j’enfilais mes gants et jetai un œil à ma Vostok : 7h50. Et comme par magie, un vrombissement puissant, caractéristique d’un moteur-vapeur seize soupapes, se fit entendre…
Pachika était apparu en bas, bien au chaud dans ma Moskvitch noire aux vitres teintées. Pas une seconde d’avance, pas une seconde de retard. Savourant la ponctualité et la compétence de mon plus précieux subordonné, je claquai la porte de mon appartement, direction la réalité.
Escalier désert, lumière trouble. Je me surpris à regarder autour de moi, sur mes gardes, l’oreille tendue. Et si des délateurs minuscules s’étaient dissimulés à l’intérieur de l’extincteur pour m’espionner ? Je me sentis faible et m’accrochai au mur pour ne pas tomber, en attendant l’ascenseur. Turbulences. Ma tête était lourde, elle essayait de m’entraîner dans les profondeurs, comme un bathyscaphe. Une rechute ? Déjà ? Je sortis la gourde de mon manteau, préalablement remplie de mon cocktail de décapant coupé à l’eau du robinet, dans laquelle je me soulageai sans retenue.
La porte en métal coulissa derrière moi comme la lame d’une guillotine. Un moteur-vapeur décrépi gronda quelque part là-haut, les câbles se détendirent et la cabine chuta lentement, dans une cacophonie de grincements et de jets de vapeur sous pression.
L’affiche placardée dans la cabine avait été remplacée pendant la journée d’hier. Tant mieux : je n’aimais pas beaucoup l’ancienne. Le dessin de ce visage aux traits difformes et surmonté de cornes qui hurlait sur le spectateur, censé représenter les ennemis du Dehors, me mettait mal à l’aise. La nouvelle était plus apaisante : un homme, le visage déterminé, noir de suie, s’épongeait le front et se détachait de la cohorte des travailleurs sur le chemin de la mine. En surimpression, la silhouette du Saint Patron, coiffée de son étrange chapeau, veillait sur le troupeau et l’enveloppait d’une aura mystérieuse. L’inscription « le travail rend libre », l’un des Préceptes les plus connus, occupait toute la partie supérieure de l’affiche.
De nouveau, la machine cliqueta. Je me crus arrivé au rez-de-chaussée, mais non, la porte s’ouvrit à la place sur le palier du second niveau, dévoilant la carcasse maigre du concierge, Thikon Emirovitch Znouzov, livide comme un spectre.
Celui-ci marmonna d’un ton préoccupé :
— Camarade-colonel Szatonovitch, je montais justement à votre étage… Avez-vous entendu ce raffut, hier soir ?
— Tikhon Emirovitch, mon vieux, je m’excuse mais je n’ai pas le temps de tailler une bavette. Une affaire extrêmement urgente, vous me raconterez tout ça dans le détail plus tard, l’interrompis-je tout en pressant frénétiquement le bouton de fermeture des portes.
— Mais…
Znouzov n’eut pas le temps de passer le bras entre les portes pour les maintenir ouvertes, ni d’émettre davantage d’objections. Tout du moins je n’en entendis aucune. Je m’adossai, fermai les yeux.
Dix secondes plus tard, la cabine me vomit sur le palier du rez-de-chaussée. Au bout du hall surmonté d’un lustre en cristal, je poussai les lourds battants et plongeai à l’extérieur, vivifié par l’air frais des matinées d’été. L’odeur familière du givre et des pots d’échappement me fit le plus grand bien.
La Moskvitch s’avança lentement à ma hauteur.
Extrait de TSITADEL, de Hugo Boitel






