
La critique littéraire est une ombre qui plane sur tout écrivain. Dès qu’un livre est publié, il échappe à son créateur et devient la proie des lecteurs, des journalistes, des blogueurs, et de cette étrange caste de critiques qui font profession de juger les œuvres. Certains auteurs redoutent ces jugements comme on redoute un verdict sans appel, d’autres s’en nourrissent, mais aucun n’y est totalement indifférent.
La citation de Dany Laferrière joue avec cette ambivalence. Elle suggère qu’une mauvaise critique peut parfois être une bénédiction, non parce qu’elle serait juste ou méritée, mais parce qu’elle est mal écrite. Une critique médiocre devient ainsi une sorte de rempart contre une critique réellement percutante, capable de toucher l’auteur en profondeur. Ce paradoxe met en lumière une réalité souvent tue : une mauvaise critique, bien formulée et pénétrante, peut avoir plus d’effet qu’une bonne critique mal formulé.
Cette ironie en dit long sur la place qu’occupe la critique dans la trajectoire d’un écrivain. Elle questionne le pouvoir qu’on lui accorde et les effets qu’elle produit sur la création. Loin d’être anodine, elle agit sur la confiance, la vision artistique et même le style d’un auteur. Faut-il y prêter attention ? Peut-on s’en détacher ? Comment l’utiliser sans s’y soumettre ? Autant de questions essentielles à l’acte d’écrire, que nous allons explorer dans ce chapitre.
Lorsqu’un écrivain découvre une critique négative de son œuvre, sa première réaction oscille souvent entre la colère, la déception et l’incompréhension. Pourtant, toutes les attaques ne se valent pas. Une critique bâclée, mal écrite ou dénuée d’arguments solides peut perdre de sa portée, se vidant ainsi de son pouvoir de nuisance. C’est ce que souligne Dany Laferrière avec humour : parfois, la maladresse du critique protège l’auteur plus qu’elle ne l’atteint.
Il y a quelque chose d’étrangement rassurant dans une mauvaise critique qui manque d’intelligence ou de justesse. Plutôt qu’un véritable regard analytique sur l’œuvre, elle révèle souvent davantage les lacunes de celui qui l’écrit que les défauts du texte qu’elle prétend juger. Un argument confus, un ton excessif, une attaque gratuite : autant d’éléments qui décrédibilisent la critique et permettent à l’auteur de relativiser. Ce type de retour, loin d’ébranler la confiance d’un écrivain, peut même renforcer sa position, le confortant dans l’idée que son travail ne saurait être évalué par une plume malhabile.
D’ailleurs, nombreux sont les écrivains à avoir tiré une forme de satisfaction d’une mauvaise critique mal formulée. Oscar Wilde affirmait avec malice : « Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation, c’est d’y céder. » Il en va parfois de même avec les critiques : en les lisant, on en perçoit les failles, on en rit, et on les oublie plus facilement. Mieux vaut une attaque ratée qu’un réquisitoire implacable. Ayez toujours à l’esprit qu’un mauvais livre sera toujours, une bien meilleure tentative littéraire qu’une bonne critique.
Si une critique médiocre peut être aisément balayée, une critique bien écrite, lucide et percutante représente un tout autre défi pour l’écrivain. Contrairement à l’attaque mal formulée, qui prête à sourire ou à l’indifférence, une analyse approfondie peut troubler l’auteur, l’amener à douter de son travail, voire à remettre en question sa propre voix littéraire.
Le premier piège d’une bonne critique, c’est la validation extérieure. Lorsqu’un texte est loué avec finesse et intelligence, l’auteur peut éprouver une satisfaction légitime, mais aussi une pression grandissante. Ce qui était un acte de création libre devient, sous le regard du critique, un standard à maintenir. Le risque est alors de céder à la tentation de reproduire ce qui a été apprécié, d’écrire non plus selon son instinct, mais en quête de l’approbation. Peu à peu, l’écrivain se façonne une cage dorée, enfermé dans l’attente des éloges.
Un autre danger réside dans la manière dont une critique, même positive, peut insidieusement détourner l’auteur de son propre chemin. Un critique avisé peut relever des forces dans un texte, mettant en lumière des aspects auxquels l’écrivain lui-même n’avait pas prêté attention. Cette prise de conscience, si elle est trop fortement intériorisée, peut conduire l’auteur à vouloir accentuer ces aspects, parfois au détriment de l’équilibre naturel de son écriture. Ainsi, ce qui était spontané devient calculé, ce qui était fluide se rigidifie sous le poids du regard critique.
Enfin, il y a cette illusion pernicieuse du succès. Être couvert d’éloges peut être aussi paralysant qu’être accablé de reproches. Lorsqu’un auteur est porté aux nues, il peut craindre de ne jamais atteindre à nouveau ce niveau d’excellence perçue. L’angoisse de la page blanche peut alors s’amplifier, non plus sous l’effet du doute, mais sous celui d’une attente trop lourde à supporter. Ainsi, une bonne critique n’est pas toujours un cadeau. Elle peut conforter, mais aussi enfermer. Elle peut révéler, mais aussi détourner. Face à cela, l’écrivain doit apprendre à conserver son cap, à écouter sans se soumettre, à recevoir sans se perdre.
Face au jugement des autres, l’écrivain se trouve dans une position délicate. Ignorer totalement les critiques reviendrait à se couper d’un regard extérieur potentiellement enrichissant, mais leur accorder trop d’importance risquerait d’entraver sa liberté créatrice. Trouver le bon équilibre est un exercice subtil, qui demande du recul et une forme de discipline intérieure.
Certains auteurs font le choix radical de ne jamais lire ce qui s’écrit sur eux. Certains refusent d’être influencé par le moindre commentaire sur leurs œuvres, convaincus que l’écriture devait rester un acte autonome, imperméable aux jugements extérieurs. Dans “Lettrines” (1967), Julien Gracq écrit : « Que dire à ces gens qui, croyant posséder une clef, n’ont de cesse qu’ils aient disposé votre œuvre en serrure ? ». Il ne s’agit pas de se fermer aveuglément aux retours, mais plutôt d’apprendre à les filtrer. Lire une critique en ayant conscience de ses biais – subjectivité du critique, attentes du lectorat, influence du contexte littéraire – permet de relativiser son impact. Une critique, aussi brillante soit-elle, reste un point de vue, et non une vérité absolue.
L’approche la plus constructive consiste à extraire des critiques ce qui peut nourrir la réflexion, sans pour autant se laisser dicter une ligne de conduite. Si un commentaire met en lumière une faiblesse réelle du texte, il peut être utile de l’examiner avec honnêteté. Mais cette analyse doit rester au service de l’auteur, et non l’inverse. Marguerite Duras disait : « Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait. » L’acte d’écrire est un cheminement intérieur, une quête qui ne peut être dictée de l’extérieur. Accepter la critique comme un élément du paysage, sans la laisser devenir un obstacle, permet à l’écrivain de rester maître de son œuvre.
En fin de compte, le rapport à la critique repose sur une question fondamentale : pour qui écrit-on ? Si l’écriture vise avant tout à plaire, elle devient prisonnière des attentes. Mais si elle naît d’une nécessité intérieure, elle conserve son indépendance, quel que soit le regard porté sur elle. Les plus grands écrivains n’ont pas cherché à satisfaire la critique ; ils ont imposé leur voix. De Proust à Beckett, en passant par Virginia Woolf, tous ont affronté des jugements parfois durs, mais aucun n’a renoncé à sa singularité. C’est là la leçon essentielle : lire les critiques si l’on veut, mais ne jamais les laisser prendre le pouvoir.






