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L’écriture selon Dany Laferrière 02

DalyDalyLes Coursil y a 3 heures28 Vues

 

Répétition et Perfection

 

« De plus en plus, les correcteurs vous signalent toute répétition de mots. Et avec Internet qui met rapidement à votre disposition le dictionnaire des synonymes, on ne répète plus un mot. Voilà, je viens de répéter le verbe répéter et je ne suis pas mort. Quand on ne répète jamais deux fois un mot (ça fait cinq fois que j’écris « mot »), on a l’air de ces jardiniers qui chassent furieusement la moindre mauvaise herbe qui pointe sa tête. »

 

Cette citation que Dany Laferrière nous livre sur la répétition des mots, à la fois ironiquement lucide et profondément révélatrice, interroge le rapport que les écrivains contemporains entretiennent avec la perfection formelle. Selon Laferrière, l’écriture actuelle est constamment surveillée par des correcteurs automatiques, des logiciels de rédaction, et des dictionnaires en ligne, qui semblent ériger la répétition au statut d’une faute grave. Cette obsession du parfait découle de l’obsession contemporaine de l’originalité et de l’unicité des formulations. La répétition, est désormais perçue comme une faute à corriger plutôt qu’un outil stylistique. Cette approche rigide de la langue entraîne des répercussions importantes sur la créativité littéraire. Pourtant, au-delà de cette obsession de ne pas répéter, il est essentiel de reconnaître que la répétition peut aussi être une ressource puissante pour un écrivain. Elle permet de renforcer des idées, de mettre en valeur des émotions, et de créer un effet de rythme ou de style. Loin de nuire à la qualité du texte, elle peut en être un pilier fondamental, à condition de savoir l’utiliser avec discernement.

Ce chapitre visera donc à déconstruire cette « censure » de la répétition et à remettre en lumière son rôle dans la construction d’une œuvre littéraire, qu’elle soit classique ou contemporaine. Nous explorerons l’équilibre délicat entre l’imposition des règles modernes et la liberté d’expression qui caractérise l’écriture authentique. La question sous-jacente sera la suivante : la répétition est-elle un défaut, ou un atout caché pour l’écrivain, à condition bien sûre de savoir l’apprivoiser ?

L’obsession de l’originalité

Dans l’écriture moderne, l’idée de ne pas répéter, de varier constamment son vocabulaire, est devenue une règle presque immuable. La peur de tomber dans la répétition, perçue comme une faiblesse stylistique, pousse les écrivains à rechercher en permanence la nouveauté. Avec l’avènement de l’ère numérique, cette obsession s’est intensifiée. Les correcteurs automatiques, Antidote par exemple, signalent chaque répétition comme une erreur, encouragent la variation et parfois, modifient eux-mêmes les formulations pour éviter toute redondance. Les dictionnaires en ligne, à portée de clic, offrent une pléthore de synonymes, incitant les écrivains à remplacer les mots, souvent sans réfléchir aux nuances que ces substitutions peuvent introduire dans le texte. Le phénomène dépasse le simple outil technique pour devenir une sorte de norme esthétique. À l’ère de l’information instantanée, où tout est accessible à la vitesse de la lumière, l’originalité devient une exigence de plus en plus forte. Les écrivains sont poussés à se conformer à des attentes d’innovation, à des idées nouvelles, quitte à sacrifier la richesse de leur langage. La répétition, qui est un élément fondamental de la langue, devient donc suspecte. Le dictionnaire des synonymes devient une béquille, et chaque écrivain, sous l’influence des technologies, finit par tomber dans le piège d’une écriture « lisse », trop polie et dénuée de l’authenticité que la répétition peut pourtant apporter.

Laferrière, par son ton irrévérencieux, nous invite à remettre en question cette norme. La répétition n’est-elle pas aussi un moyen de signifier l’importance d’une idée, de marquer une insistance, de créer une musicalité ? Cette recherche de l’originalité à tout prix finit parfois par appauvrir le texte, le privant de sa densité, de ses répétitions qui pourraient offrir à la fois sens et rythme. L’écrivain moderne se trouve dans une position paradoxale : il doit s’affranchir des règles strictes de la variation incessante tout en restant fidèle à son propre style. La répétition, loin d’être une tare à corriger, peut donc être un choix délibéré, un outil pour renforcer le message ou donner de la force à un passage. Dans un monde où tout change rapidement, où l’originalité est devenue un diktat, la véritable question qui émerge est celle de savoir dans quelle mesure l’écrivain peut encore s’autoriser à « répéter » sans être vu comme un faiseur. Cette peur de la répétition, imposée par les mécanismes modernes de correction, est-elle véritablement justifiée ? Laissons-nous guider par la mécanique des outils ou devons-nous retrouver la liberté de répéter pour affirmer notre propre voix dans le vaste océan des mots ?

La répétition comme outil stylistique

La répétition, bien que souvent perçue comme une erreur à éviter, peut se révéler un outil stylistique d’une grande puissance lorsqu’elle est utilisée consciemment. En littérature, elle a été employée par de nombreux grands auteurs pour marquer une idée, souligner une émotion, ou encore créer un effet de rythme. La répétition n’est pas nécessairement une faiblesse ou une contrainte, mais un moyen subtil de renforcer la force d’un texte, à condition qu’elle soit maîtrisée. Il existe une sorte de tension entre la volonté de renouveler sans cesse le vocabulaire et la liberté de « répéter » pour créer un impact stylistique. Si, d’un côté, l’écrivain moderne est contraint par des règles et des attentes d’originalité, de l’autre, il peut aussi tirer parti de la répétition pour marquer la mémoire du lecteur. Dans les œuvres de certains auteurs, la répétition devient presque un leitmotiv, un outil récurrent pour accentuer la force de leurs propos.

Prenons l’exemple de l’œuvre de Virginia Woolf. Dans « Mrs. Dalloway », la répétition de certains mots, comme « the hours » (les heures), reflète non seulement la structure temporelle du roman, mais aussi l’importance du temps dans la vie des personnages. D’ailleurs, « Mrs. Dalloway » était initialement intitulé « The Hours », un choix qui montre bien l’importance de cette notion dans l’œuvre. Michael Cunningham a plus tard repris ce titre pour son roman, « The Hours », qui s’inspire directement de Mrs. Dalloway. Cette répétition crée une résonance qui souligne les thèmes de la fugacité de l’existence et de la continuité du temps. Woolf utilise la répétition pour tordre la réalité, la rendre plus poignante et profonde. Il en est de même dans « To the Lighthouse », où la répétition des impressions sensorielles intensifie l’expérience subjective des personnages. la répétition de motifs comme la lumière, la mer ou le passage du temps contribue à refléter l’évolution psychologique des personnages.

Laferrière, dans ses écrits, ne craint pas non plus la répétition. Il sait, par exemple, qu’un mot répété plusieurs fois ne le rend pas moins puissant, mais au contraire, lui confère une intensité nouvelle. Dans son roman « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer », Il s’obstine à répéter le mot « nègre » à outrance, parfois plusieurs fois dans la même ligne. Gênant et malaisant en début de lecture, le lecteur fini par s’accommoder avec l’omniprésence de ce mot. Laferrière déconstruit le conventionnel tabou autour de ce mot et fini par l’imposer comme une norme incontournable dans l’esprit du lecteur.

La répétition contrôlée peut être un moyen puissant de créer un effet, d’accentuer une idée, d’influencer le rythme d’une œuvre. L’écrivain qui maîtrise cet outil peut non seulement renforcer la portée émotionnelle de son texte, mais aussi lui sculpter une musicalité. La clé réside dans la mesure : la répétition, lorsqu’elle est trop abondante, peut devenir un poids, mais lorsqu’elle est utilisée avec discernement, elle devient une véritable signature stylistique. Dans la pratique, cette maîtrise implique de savoir quand et comment répéter, sans que cela ne devienne excessif ou redondant. Elle consiste à répéter des éléments stratégiques, qu’ils soient des mots, des images ou des idées, de manière à en accentuer la résonance dans le texte. C’est une manière de pousser le lecteur à ressentir plus intensément, à percevoir ce qui est essentiel, au-delà de la surface du texte.

Le juste milieu

Si la répétition peut être un outil puissant pour renforcer un message ou un effet, elle doit être utilisée avec discernement. À l’opposé, une écriture trop diversifiée et excessive dans ses changements de mots peut finir par perdre son impact, diluant ainsi la force des idées. La clé réside dans la capacité à alterner subtilement ces deux éléments, à savoir quand insister sur un mot, une phrase ou une image, et quand choisir d’apporter une variation pour éviter la monotonie. Il est essentiel de comprendre que la répétition et la variation ne sont pas des opposés, mais des partenaires dans le jeu de l’écriture. La répétition, lorsqu’elle est bien maîtrisée, peut renforcer l’idée principale, la rendre plus frappante, plus mémorable. Elle permet de créer des liens entre les différentes parties du texte et d’affirmer une thématique, sans qu’il soit nécessaire d’ajouter une multitude de synonymes pour atteindre le même effet. À l’inverse, une variation excessive peut fragiliser l’impact du texte, dispersant le lecteur et l’éloignant du message central.

Un exemple classique de cet équilibre peut être observé dans l’œuvre de James Joyce. Dans Ulysses, Joyce utilise la répétition pour souligner l’intensité des pensées intérieures de ses personnages, mais il introduit aussi des variations pour faire avancer l’intrigue et maintenir l’intérêt du lecteur. la répétition du mot « oui » dans le monologue intérieur de Molly Bloom à la fin du roman ne se limite pas à une simple insistance ; elle illustre un flux de conscience qui évolue et qui symbolise à la fois l’acceptation, la sensualité et une forme de continuité dans la vie. L’écrivain doit aussi être conscient de son public. Trop de répétition peut en effet lasser, et trop de variations peuvent rendre le texte difficile à suivre. Un texte trop pauvre en répétitions perd son intensité, tandis qu’un texte saturé de répétitions devient répétitif dans un sens péjoratif, le privant de toute originalité.

La répétition dans l’écriture contemporaine

Bien que les conventions littéraires aient souvent privilégié la variation, beaucoup d’écrivains modernes ont largement réhabilité la répétition comme outil narratif. Elle est désormais perçue non seulement comme une manière d’insister sur des thèmes ou des motifs, mais aussi comme un moyen d’impliquer le lecteur dans une expérience immersive. Dans « The Road » de Cormac McCarthy, par exemple, la répétition des descriptions de la route et des événements quotidiens souligne la monotonie et la violence de l’apocalypse. La répétition crée une sensation d’implacabilité, comme si les personnages étaient condamnés à revivre sans cesse la même scène de désolation. Ce n’est plus seulement un outil d’intensification, elles montrent aussi la résilience humaine face à l’épreuve. Le geste quotidien, même s’il est répété, acquiert un sens profond, et cette répétition devient un moyen de souligner l’héroïsme silencieux des personnages, qui continuent malgré tout.

Aujourd’hui, dans la narration moderne, la répétition ne se limite pas à un simple motif qui revient sans fin. Elle peut aussi servir à illustrer un état d’esprit ou une expérience émotionnelle récurrente. Un personnage qui répète une action, une pensée ou un geste montre souvent son incapacité à évoluer, ou au contraire son ancrage dans une certaine réalité. Dans ce sens, la répétition devient un miroir de la psychologie des personnages, une manière d’explorer leur monde intérieur. J’ai moi-même eux recours à ce procédé dans ma nouvelle « Déni » afin de plonger le lecteur dans le cercle infini de la tourmente psychologique du protagoniste. Il ne s’agit pas d’un simple excès ou d’un défaut, mais d’un véritable choix narratif. La répétition d’une même scène, celle de l’ascenseur, m’a permis de donner du poids à l’histoire et de plonger le lecteur dans l’incohérence même de la perception du personnage de ce qui réel et de ce qui ne l’est pas.

Exercices pratiques

Répétition sur un mot-clé :

Choisissez un mot central pour un court extrait (par exemple, un mot qui reflète l’émotion ou l’idée principale de votre texte). Utilisez ce mot de manière répétée tout au long du passage, en cherchant à varier légèrement son contexte à chaque apparition. L’objectif est de renforcer l’idée sous-jacente sans que le texte ne devienne redondant ou ennuyeux. À la fin, relisez le passage pour observer comment la répétition modifie la perception du mot et de l’idée qu’il incarne.

Exemple :

Mot-clé : « solitude »

Tâche : Écrivez un paragraphe de 200 mots où le mot « solitude » apparaît au moins cinq fois, mais chaque fois dans un contexte différent. Utilisez la répétition pour intensifier la solitude du personnage ou l’état d’esprit qu’elle génère.

Variation subtile à partir du même mot-clé :

Écrivez un passage similaire en variant chaque apparition du mot avec un synonyme ou une phrase qui exprime la même idée. Comparez ensuite les deux textes : celui avec la répétition stricte et celui avec des variations. Quel impact ces deux choix ont-ils sur le rythme, la profondeur et la perception du lecteur ?

Exemple :

Mot-clé : « pluie »

Tâche : Écrivez un paragraphe sur un personnage pris dans une tempête. Utilisez d’abord la répétition du mot « pluie », puis réécrivez-le en variant le vocabulaire (« averses », « gouttes », « tempête », etc.) et comparez les effets.

Impact émotionnel avec répétition :

Utilisez la répétition pour accentuer une émotion. Choisissez une situation où un personnage traverse un moment intense (comme une scène de colère, de tristesse ou d’angoisse) et répétez un mot ou une phrase qui traduit cette émotion. L’objectif est de voir comment cette répétition peut faire ressortir l’intensité du moment.

Exemple :

Emotion : colère

Tâche : Écrivez un passage de 150 mots où la colère du personnage est exprimée à travers une répétition progressive de mots, phrases ou actions qui renforcent la montée en puissance de cette émotion.

Ellipse et répétition

Parfois, la répétition peut être subtile, presque implicite. Un mot ou une idée peut être suggéré à travers des ellipses ou des répétitions partielles. Écrivez un passage où un mot clé apparaît à peine, mais son impact se fait ressentir à travers l’omission. Explorez comment une absence peut renforcer une présence implicite, en jouant avec la répétition à un niveau plus subtil.

Exemple :

Mot-clé : « perte »

Tâche : Écrivez une scène où le mot « perte » n’est jamais directement utilisé, mais les conséquences et le sentiment de perte sont répercutés par d’autres mots et actions répétées.

Intensification par répétition

Choisissez un thème ou une idée que vous souhaitez renforcer dans un texte. Répétez cette idée dans différents contextes, en ajoutant des variations subtiles, pour montrer l’intensification progressive de ce thème tout au long de votre texte.

Exemple :

Thème : la déception

Tâche : Rédigez une scène où la déception du personnage augmente au fur et à mesure. Chaque mention de « déception » ou d’un synonyme doit ajouter une nouvelle nuance ou intensité à l’émotion.

Ces exercices visent à vous aider à expérimenter avec la répétition d’une manière créative et réfléchie. Le but n’est pas de tomber dans la redondance, mais de comprendre comment la répétition peut être utilisée comme un outil stylistique pour renforcer vos écrits. Après avoir effectué ces exercices, prenez le temps de relire vos travaux et d’observer les effets de la répétition sur le texte dans son ensemble. Vous découvrirez rapidement que la répétition, loin de contraindre votre écriture, peut lui donner une nouvelle dimension.

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