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L’écriture selon Dany Laferrière 02

DalyDalyLes Coursil y a 3 heures30 Vues

 

Lire pour mieux écrire

 

« Ces difficultés que vous rencontrez en lisant un livre, eh bien, c’est cela la lecture. Écrire se révèle difficile, parfois lire aussi. »

 

 

Lorsqu’un lecteur bute sur une phrase, s’arrête sur un mot inconnu ou peine à suivre le fil d’une pensée complexe, il pourrait être tenté de croire que le problème vient du livre. Une lecture agréable serait alors une lecture fluide, sans obstacle, où le sens s’offre immédiatement. Pourtant, cette conception occulte une vérité essentielle : lire est un exercice, et comme tout exercice, il implique un effort. L’idée que la lecture puisse être difficile semble paradoxale dans un monde où l’accès à l’écrit est omniprésent et où l’on valorise la rapidité. Mais si l’on admet sans hésitation qu’écrire demande du travail, pourquoi refuser que lire en demande aussi ? Il s’agit d’une évidence trop souvent oubliée : la difficulté fait partie du processus. Elle n’est pas un défaut du texte, mais une invitation à entrer plus profondément en lui.

Pour un écrivain, cette exigence prend une dimension encore plus cruciale. Lire un livre difficile, c’est se confronter aux rouages du langage, aux choix narratifs, aux stratégies de l’auteur. C’est aussi une occasion d’élargir son propre regard, de dépasser ses habitudes stylistiques et de découvrir de nouvelles façons d’exprimer une idée, une émotion ou une tension dramatique. En un mot, la lecture devient un laboratoire où l’écrivain, confronté à l’altérité d’un texte exigeant, affine sa propre plume.

Dans ce chapitre, nous verrons pourquoi la lecture active et exigeante est un outil essentiel pour tout écrivain. Nous explorerons comment la difficulté d’un texte peut être non pas un frein, mais une opportunité d’apprentissage. En développant une approche plus consciente et analytique de la lecture, chaque auteur peut enrichir son style, mieux comprendre la complexité de l’écriture et, en fin de compte, devenir un écrivain plus accompli.

I. Lire activement

La lecture est, le plus souvent, perçue comme une activité passive, un simple déchiffrage où l’on absorbe les mots sans effort conscient. Pourtant, lire véritablement, c’est bien plus que suivre des lignes de texte : c’est interagir avec un univers, décoder des intentions, saisir des nuances. Pour un écrivain, cette approche active est essentielle. Il ne s’agit pas seulement de comprendre l’histoire racontée, mais d’observer comment elle est construite, d’analyser le rythme des phrases, la structure du récit, l’utilisation des images et des symboles.

Lire un roman complexe ou un essai dense peut être éprouvant. Certaines phrases exigent d’être relues, certains paragraphes semblent impénétrables. Ce n’est pas un échec du lecteur, mais un signal : le texte demande un engagement plus profond. Cette difficulté, loin d’être un obstacle, est une occasion d’apprentissage. Elle oblige à ralentir, à prêter attention aux détails, à interroger les choix de l’auteur. Un écrivain doit s’entraîner à cette lecture consciente. Plutôt que de simplement « suivre l’histoire », il peut se poser des questions :

– Pourquoi l’auteur a-t-il choisi cette structure ?

– Comment le style influence-t-il la perception des personnages et de l’intrigue ?

– Quelles techniques sont employées pour capter et maintenir l’attention du lecteur ?

Ce regard critique transforme l’acte de lire en un exercice d’analyse littéraire, essentiel pour tout écrivain soucieux de perfectionner son art.

Certains auteurs jouent volontairement avec la langue, bousculent la syntaxe, tordent les conventions pour créer un effet précis. James Joyce, avec Ulysse, plonge le lecteur dans une prose labyrinthique qui reflète le flux de conscience de ses personnages. Marcel Proust, avec ses phrases longues et sinueuses, exige une lecture patiente où chaque mot compte. Faulkner, en multipliant les points de vue et en fragmentant la temporalité, demande une implication totale du lecteur.

Ces difficultés ne sont pas gratuites : elles servent le propos de l’auteur et enrichissent la lecture. Un écrivain qui se confronte à ces œuvres développe une meilleure compréhension des effets de style et de leur impact sur le lecteur. Il apprend à manipuler la langue avec précision, à jouer avec les attentes et à explorer des formes narratives audacieuses. Lire activement, c’est donc accepter l’effort comme un élément clé de l’apprentissage. C’est dans cette confrontation avec des textes exigeants que l’écrivain forge sa propre voix et enrichit son savoir-faire.

II. Lutter avec le texte

Il est naturel de ressentir une forme de frustration face à un texte difficile. Une phrase alambiquée, une construction narrative déroutante, un vocabulaire dense peuvent donner l’impression d’une lecture laborieuse, voire décourageante. Pourtant, c’est précisément dans cette lutte avec le texte que l’écrivain trouve un terrain d’entraînement exceptionnel. Chaque obstacle devient une occasion d’affiner sa sensibilité, d’aiguiser son regard critique et de comprendre les rouages du langage littéraire.

Un texte qui ne se laisse pas appréhender immédiatement impose au lecteur une posture active. Il ne suffit plus de suivre passivement une intrigue, il faut s’arrêter, relire, décortiquer. Cette résistance du texte révèle plusieurs aspects essentiels de l’écriture :

Le rythme et la musicalité des phrases : pourquoi un auteur choisit-il une construction particulière ? Une phrase longue crée un effet immersif, tandis qu’une phrase brève frappe comme une évidence.

L’ellipse et l’implicite : certains écrivains laissent des blancs dans leur récit, obligeant le lecteur à combler les vides. Ce jeu avec l’implicite est un outil puissant pour capter l’attention et susciter l’émotion.

Les choix narratifs audacieux : un point de vue inhabituel, une structure non linéaire ou un style atypique peuvent dérouter, mais ils sont aussi des outils d’innovation littéraire.

Chaque écrivain en formation devrait voir ces difficultés non comme des barrières, mais comme des indices précieux sur la mécanique du texte.

Lorsqu’un passage semble obscur, il est intéressant de se demander pourquoi. Est-ce le vocabulaire qui pose problème ? La syntaxe ? La densité des idées ? Cette démarche d’analyse permet de comprendre les leviers qui rendent un texte complexe et d’apprendre à les utiliser dans sa propre écriture.

Prenons un exemple : un auteur comme Céline utilise une ponctuation éclatée, des phrases hachées, des ruptures brutales. Ce style peut sembler déconcertant au premier abord, mais il sert une intention : il crée une oralité brute, un rythme haletant. Un écrivain qui s’exerce à décoder ces choix stylistiques peut ensuite réfléchir à leur réutilisation dans son propre travail.

Un texte difficile oblige à une lecture plus lente, plus attentive. Or, cet exercice de patience est exactement ce dont un écrivain a besoin lorsqu’il relit et retravaille ses propres textes. L’habitude de s’attarder sur une phrase, d’examiner la manière dont un auteur construit un paragraphe ou agence ses chapitres, forge un regard critique essentiel pour la réécriture. Plus un écrivain se confronte à des textes exigeants, plus il affine son propre style. En identifiant ce qui fonctionne (ou ce qui le gêne), il apprend à maîtriser ces outils dans ses propres créations. Lire devient alors bien plus qu’un simple divertissement : c’est une école, un laboratoire où l’écrivain observe, expérimente et progresse.

III. Lire comme un écrivain

Un lecteur ordinaire cherche avant tout à se laisser porter par un texte, à s’immerger dans une histoire. Un écrivain, en revanche, ne peut se contenter de cette posture passive : il doit lire avec un regard analytique, attentif aux mécanismes qui font fonctionner (ou échouer) une œuvre. Les difficultés rencontrées au fil d’une lecture sont autant d’occasions d’apprendre, pour peu qu’on sache les exploiter.

Lorsqu’un passage semble ardu, l’écrivain-lecteur doit s’interroger : qu’est-ce qui, dans l’écriture, produit cette sensation de complexité ? S’agit-il d’un enchaînement de phrases longues et sinueuses ? D’un vocabulaire précis mais exigeant ? D’une structure narrative éclatée qui oblige à reconstituer le fil du récit ?

Prenons l’exemple de « Absalom, Absalom ! » de William Faulkner, un roman réputé difficile. L’auteur joue sur une narration fragmentée, plusieurs voix se succédant pour raconter une même histoire sous des angles différents. Cette approche peut sembler confuse au premier abord, mais en l’analysant, on comprend comment elle sert le propos du livre : la mémoire et l’histoire sont subjectives, et chaque point de vue apporte une facette nouvelle à la vérité.

Un écrivain qui lit de cette manière ne se contente plus de constater qu’un texte est complexe ; il en démonte les rouages et en tire des leçons pour son propre travail.

Lire avec un œil d’écrivain, c’est aussi noter les procédés qui captent l’attention, créent du suspense ou donnent du relief aux personnages. Un bon exercice consiste à garder un carnet de lecture où l’on recense :

– Des phrases marquantes et leur effet sur le lecteur

– Les choix de narration et leur impact sur le rythme

– Les figures de style ou images particulièrement réussies

– Les passages difficiles et une tentative d’explication de cette complexité

Cette prise de notes transforme la lecture en un véritable atelier d’écriture. Plutôt que de simplement apprécier un texte, on en extrait des outils concrets à réutiliser.

Chaque écrivain est confronté, à un moment ou un autre, à des dilemmes stylistiques ou narratifs. Comment restituer les pensées d’un personnage sans sombrer dans l’explication didactique ? Comment entrelacer plusieurs fils narratifs sans perdre le lecteur ?

Les grandes œuvres littéraires regorgent de solutions ingénieuses à ces problèmes. Lire attentivement, c’est s’armer d’exemples et de stratégies déjà éprouvées. Si un auteur éprouve des difficultés avec le monologue intérieur, il peut étudier les techniques de Virginia Woolf ou de James Joyce. S’il cherche à dynamiser son écriture, il peut analyser le rythme des dialogues chez Hemingway. Ainsi, au lieu de redouter les passages ardus, l’écrivain les accueille comme des occasions d’enrichir sa propre palette stylistique.

IV. Devenir un lecteur exigeant pour mieux écrire

Un écrivain ne peut se contenter d’être un lecteur passif, ni même un simple amateur de littérature. Il doit devenir un lecteur exigeant, capable d’examiner un texte en profondeur, d’en percevoir les subtilités et d’en tirer des enseignements concrets. Lire des œuvres difficiles est une forme de discipline qui affine le regard critique, enrichit le style et développe une sensibilité littéraire plus aiguisée.

Un écrivain qui ne lit que des textes faciles risque de s’enfermer dans des schémas limités. En revanche, s’attaquer à des œuvres plus complexes, qu’elles soient stylistiquement audacieuses ou narrativement atypiques, oblige à sortir de sa zone de confort et à découvrir d’autres manières d’écrire.

– La prose poétique de Marguerite Duras, avec ses phrases épurées et répétitives, ouvre des perspectives sur le minimalisme en écriture.

– Les structures éclatées d’Italo Calvino, dans « Si par une nuit d’hiver un voyageur », montrent comment jouer avec les attentes du lecteur.

– La densité de la pensée chez Borges ou Musil pousse à repenser la manière de structurer une réflexion dans un texte littéraire.

Chaque confrontation avec une œuvre exigeante est une opportunité d’élargir son horizon et d’acquérir des techniques nouvelles. La tentation de rester dans des lectures fluides et agréables est forte. Mais un écrivain ne peut progresser en ne lisant que ce qui le conforte. Il doit chercher l’inconnu, l’inconfort, l’étrangeté. C’est dans ces zones d’ombre que l’on trouve de nouvelles inspirations.

La difficulté d’un texte oblige à ralentir, à analyser, à s’imprégner pleinement du langage et de sa musicalité. Un écrivain qui s’habitue à cet exercice développera naturellement un sens plus affûté du rythme, de la composition et du détail. Devenir un lecteur exigeant transforme directement la manière d’écrire :

– Une meilleure maîtrise du rythme et du phrasé

– Une plus grande richesse lexicale et stylistique

– Une capacité à structurer des récits plus complexes sans perdre en lisibilité

– Une aptitude à captiver le lecteur en jouant sur les niveaux de lecture

Chaque livre difficile est une invitation à réfléchir sur sa propre écriture. Plus un écrivain se confronte à des textes ambitieux, plus il s’approprie des outils qu’il pourra exploiter dans ses propres créations.

V. Exercices pratiques pour développer une lecture active et exigeante

Lire comme un écrivain n’est pas un simple état d’esprit, c’est aussi une pratique qui s’affine avec l’entraînement. Pour transformer chaque lecture en un exercice d’apprentissage, il est essentiel d’adopter une méthode d’analyse et de réflexion. Voici quelques exercices concrets pour mieux comprendre les mécanismes d’un texte et les appliquer à sa propre écriture.

1. Le carnet de lecture analytique

Tenir un carnet de lecture permet de structurer ses observations et de prendre conscience des techniques littéraires utilisées par les auteurs. Pour chaque livre lu, prenez des notes sures :

Le style : Quel est le rythme des phrases ? Le vocabulaire est-il simple ou sophistiqué ? L’auteur joue-t-il avec la ponctuation ?

La construction narrative : Comment l’histoire est-elle structurée ? L’intrigue est-elle linéaire ou fragmentée ? Y a-t-il des ellipses, des retours en arrière, des points de vue multiples ?

Les personnages : Comment sont-ils introduits et développés ? L’auteur privilégie-t-il l’action, le dialogue ou la description pour les caractériser ?

Les passages difficiles : Notez ceux qui vous ont posé problème et tentez d’expliquer pourquoi. Ensuite, reformulez-les avec vos propres mots pour vérifier si vous en avez saisi le sens.

2. L’exercice de la réécriture

Choisissez un passage d’un auteur réputé pour son style exigeant (Proust, Faulkner, Woolf, Céline, etc.) et tentez de le réécrire en conservant le fond mais en changeant la forme. Essayez :

– De simplifier la phrase sans perdre sa richesse

– De transformer un style classique en un style plus oral

– De réécrire un passage à la manière d’un autre auteur

Cet exercice vous aidera à comprendre comment la structure et le style influencent la perception du texte.

3. La lecture à voix haute

Lire un texte difficile à voix haute permet d’en ressentir le rythme et la musicalité. Certains auteurs écrivent avec une cadence particulière qui ne se perçoit pleinement qu’en lisant à haute voix. Essayez cet exercice avec des textes de Duras, Giono ou encore Claude Simon :

– Repérez les respirations naturelles et les cassures de rythme

– Identifiez les sonorités récurrentes et leur effet sur la fluidité du texte

– Notez les passages qui semblent plus difficiles à lire et tentez de comprendre pourquoi

4. Le résumé en une phrase

Après avoir lu un passage dense ou complexe, résumez-le en une seule phrase. Cet exercice oblige à extraire l’essence d’un texte et à clarifier sa pensée. Si vous peinez à résumer, c’est peut-être que le texte joue sur l’implicite ou qu’il mélange plusieurs idées. Dans ce cas, segmentez-le en idées clés avant d’en faire la synthèse.

5. L’analyse comparative

Prenez deux passages traitant d’un même sujet, mais avec des styles différents. Par exemple, comparez une description d’un paysage chez Balzac et chez Zola, ou un monologue intérieur chez Joyce et chez Woolf. Analysez :

– La longueur des phrases

– Le choix des mots et des images

– La subjectivité ou l’objectivité du regard

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