free website hit counter

Tour blanche

DalyDalyExtraits & Nouvellesil y a 7 mois802 Vues

Ce matin-là, Zergua n’était pas au milieu de ses hommes, il était de l’autre côté de la grille, il discutait avec son avocat. À un certain moment, il sembla à Maxime que Mansour et l’avocat en question, qu’il connaîtra plus tard sous le nom de Cheikh Ismaïl, regardaient dans sa direction. Pendant un instant, il avait comme cette impression éphémère qu’ils parlaient de lui, mais il balaya rapidement cette idée de sa tête pour se focaliser sur son véritable problème. Il savait très bien ce qui l’attendait. S’il ne cédait pas, l’agression de Carhel ne serait pas la dernière. Cette fois-là, il était question de vivre ou de mourir. La fugue n’était plus une option envisageable.

Deux jours plus tard, Maxime attendait patiemment son tour dans les douches bondées du centre pénitentiaire, tenant ses affaires entre ses mains et vêtu uniquement d’une serviette autour de sa taille. La grande salle carrelée de blanc se vida soudain de tous ces occupants en quelques secondes et Maxime se retrouva seul. Un frisson traversa sa peau et une peur bleue le saisit, il comprit immédiatement que quelque chose de mauvais augure se tramait pour lui. Il ramassa aussitôt ses effets pour se diriger vers la porte… Mais c’était trop tard. Carhel et ses cinq camarades étaient déjà là et ils bloquaient la sortie. Aucun gardien en vue. Il était déjà dans la gueule du loup.

Ils le poussèrent dans un coin et l’encerclèrent. Ils ne prirent même pas la peine de surveiller l’entrée des douches. Ils étaient confiants en leur plan, personne ne viendrait. Carhel se dressa devant lui, il déboutonna son bermuda, il sortit son sexe et se branla sous les yeux rebutés de Maxime. « Je passe en premier ! » annonça-t-il à ses amis sans quitter Maxime des yeux. « Rien à voir avec la petite bite du prêtre, hein ? Tu joues dans la cour des grands maintenant mon joli… tu vas prendre cher là », lui lança-t-il quand son sexe fut bien érigé. Un de ses acolytes arracha la serviette de la taille de Maxime qui n’opposait encore aucune résistance. « Vas-y… Tourne-toi ! » lui ordonna Carhel sans arrêter de branler son engin. Maxime était à poil devant eux, il était immobile, hagard, effaré, il ne savait plus quoi faire. Il était seul contre six gaillards parmi les plus cruels et violents de cette prison. Il n’avait certainement aucune chance de gagner s’il devait se battre, et personne ne viendrait à sa rescousse s’il devait crier. Il commença au fond de lui-même à accepter l’idée de se résigner à nouveau, et à se convaincre que peut-être cela s’arrêtera un jour, même s’il n’y croyait plus.

Il allait se retourner vers le mur, pour les laisser faire leur petite affaire, quand la salle se remplit comme par magie de djellabas blanches et de barbes noires. Comme une vague déferlante, mais silencieuse, toute la horde de Mansour avait envahi les douches. Il y en avait au moins une quarantaine. Puis, Zergua lui-même vint à eux. Ils étaient tous là muets et sombres, ils les toisaient de leurs regards assassins. Carhel était à poil face à eux, son pénis ridiculement dressé.

— Bien le bonjour, messieurs ! s’exclama Mansour. Monsieur Carhel ! Ravi de voir que ma présence ici te rend si… heureux.

Maxime fut d’abord impressionné par les yeux de Zergua, dès son entrée et avant qu’il ne parle. Des yeux d’un bleu envoûtant, gracieux, profond. Telle une méduse barbue accoutrée de blanc et dont le regard était capable de pétrifier tout mortel. Puis, ce fut sa voix, gutturale, chantante, modulée, paisible et prosaïque à la fois. Il comprit exactement de quoi parlaient les gens en évoquant le charisme de Zergua, il ne s’agissait pas uniquement de son pouvoir de persuasion ou de dissuasion, c’était un tout. Tout dans cet homme faisait de lui le centre d’inertie de l’endroit qu’il occupait, quelle que soit la nature de ce lieu.

— Qu’est-ce que vous faites là ? lui demanda Carhel d’une voix frissonnante tout en reboutonnant hâtivement son bermuda. Qui vous a laissé entrer ?

— Un bon musulman se doit d’être propre en toutes circonstances, répondit Zergua. Messieurs ! c’est l’heure de notre douche, je vous prie donc de quitter les lieux… sauf toi, Carhel. Toi, tu restes encore un peu avec nous.

D’abord navrés, les compagnons de Carhel finirent par abdiquer à l’idée évidente qu’ils ne faisaient pas le poids. Ils lancèrent un dernier regard vers leur ami, les yeux pleins de culpabilité et de regrets, et sortirent lentement en l’abandonnant derrière eux.

— Ne faites pas de conneries les gars, tremblota Carhel. Les gardiens vont…

— Les gardiens ne viendront pas, l’interrompit Mansour.

— Comment ça ils ne viendront pas ? Monsieur Berthier ! Monsieur Bonnerot ! Aidez-moi… Aidez-moi ! gueula-t-il désespérément.

— Carhel ! Carhel, arrête… Stop. Ça ne sert à rien, personne ne viendra. Aucun gardien. Je leur ai fait une offre quinze fois plus intéressante que la tienne.

— Monsieur Mansour, s’il vous plaît… pitié ne faites pas ça, supplia-t-il.

— Si tu étais musulman, je t’aurais laissé faire une dernière prière. Quel genre d’émir priverait un homme de prier Allah ? Mais tu es chrétien. Alors, quel genre d’émir serais-je si je te laissais affirmer en ma présence que Dieu ait pu avoir un enfant ?

— … Notre Père, qui est aux cieux, murmure Carhel. Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne…

C’est toujours au tout dernier moment, au dernier souffle, quand tout espoir est perdu et que la mort sonne à la porte, que l’on envisage le repentir comme une solution parfaitement logique et acceptable. Peut-être est-ce parce que c’est la seule solution « faisable » sur le moment. Peut-être est-ce tout simplement un mécanisme psychologique de défense parmi tant d’autres, comme le déni, la dénégation ou le clivage du moi. Peut-être est-ce une réaction innée dont le but est d’adoucir quelque peu la tourmente du trépas. Carhel n’a jamais prié avant ce jour, mais il avait compris que son heure avait sonné. Ayant merdé toute sa vie, il tenta désespérément de sauver son au-delà par une dernière prière dépourvue de sens en de telles circonstances. Mais les hommes de Zergua ne lui laissèrent pas le temps de la finir. À peine avait-il prononcé ces quelques mots qu’un gaillard, à l’apparence d’un lutteur turc ventru, lui enroula un bras autour du cou, l’immobilisa et étouffa sa voix. Les autres se jetèrent sur lui et le plantèrent à maintes reprises avec différentes armes pointues et tranchantes de confection artisanale.

Dans son rapport à propos de ce meurtre, le légiste avait fait état de 67 coups provenant de différents objets aiguisés et d’au moins une douzaine de morceaux de lames de rasoir, de bois et de plastique trouvés un peu partout dans son corps. C’était une véritable boucherie, ils en avaient fait un exemple. Il fut traîné jusqu’à sous les douches et il fut achevé juste à côté de la bouche d’égout. Maxime assistait stupéfait à la scène sanglante. Immobile, il était trop terrifié pour avoir la moindre réaction. Carhel gisait à quelques pas de lui, juste sous son nez.

Après l’avoir massacré, Zergua et ses hommes se déshabillèrent et prirent leurs douches sans même se soucier de cacher le cadavre, ou de le bouger de là. Ils se lavaient paisiblement, ils l’enjambaient sans le moindre égard et ils rigolaient comme si de rien n’était. Le gaillard ventru qui avait étranglé Carhel proposa même un bloc de savon à Maxime. « C’est du savon d’Alep au musc, le parfum préféré du Prophète Mahomet, c’est ma femme qui l’a fabriqué », lui avait-il dit affectueusement comme s’ils se connaissaient depuis des lustres. Maxime le remercia et accepta son cadeau sans oser manifester la moindre hésitation. Il était encore ahuri, car tout ce qui s’était passé devant lui n’avait pas le moindre sens. « Quand tu auras fini de te laver, repose-toi un peu, puis viens me voir », lui chuchota Zergua avant de s’en aller.

Malgré la violence de la situation, et malgré l’effroi et l’adrénaline, Maxime fut étonné de ressentir une certaine satisfaction. Une forme de sécurité qu’il n’avait jamais ressentie avant. Aussi bizarre que cela puisse paraître, les gens qui l’entouraient ne lui faisaient pas peur, il se sentait tout simplement « bien » parmi eux. Le cadavre de Carhel à ses pieds ne l’empêcha pas de se doucher sereinement. Et il apprécia l’odeur du musc qui se dégageait de sa peau après la douche. Il en avait même un petit sourire.

Il fut tout autant surpris, en pénétrant dans la cellule de Zergua, par sa propreté impeccable. Il s’agissait d’une pièce suffisamment large pour contenir quatre lits superposés pour un total de huit détenus. Tout était bien rangé, le linge était bien plié, les lits étaient faits avec une rigueur quasi militaire et ça sentait bon l’encens et le musc. Contrairement aux cellules qu’il avait pu visiter depuis son incarcération et qui étaient toutes plus bordéliques les unes que les autres. Quand il fut sur le palier de la cellule, le gros « lutteur turc » le vit en premier, il fit immédiatement signe aux autres de le suivre dehors pour le laisser seul avec Zergua.

 — Tu veux du thé ? lui demanda ce dernier en se servant une tasse.

— Non merci.

— Alors comme ça, c’est toi « la pute à Jacquot » ? lui dit-il. On ne survit pas longtemps en prison avec un surnom pareil. Il y avait un poète arabe au dixième siècle, il s’appelait Al-Mutanabbi, il a dit un jour : « Le noble honneur n’est épargné de la perversion, que si le sang est versé sur ses flancs » … ou un truc du genre, j’espère que ma traduction est bonne. Enfin bref ! J’ai tué pour toi aujourd’hui, pour sauver ton honneur.

— Je vous en serai à jamais reconnaissant, répondit Maxime.

— Ça ne me dérange pas de tuer. J’ai arraché la vie à tant de gens, un de plus n’y changera pas grand-chose. Mais ce temps-là est révolu, puisse Allah nous prévenir de retourner vers le péché. Ce qui me dérange en revanche, c’est de tuer pour qui que ce soit d’autre qu’Allah… J’espère vraiment que tu en vaux la peine.

— Que voulez-vous de moi ?

— Pas grand-chose. Tiens… C’est le Coran traduit en français, lui dit Zergua en mettant une copie miniature du saint livre entre ses mains. Je n’ai ni le temps ni les compétences pour te l’expliquer dans ta langue. Alors, lis-le.

— Ah non… non merci, ça va aller. Je ne veux pas de ça. J’en ai fini avec la religion.

— Ah bon ! Laquelle ?

— Vous m’avez très bien compris, lui lança Maxime avec un regard acerbe.

— Tu en as fini avec une religion, que tu n’as jamais choisi. Félicitations ! Je ne te demande pas de te convertir à l’Islam, je te demande tout simplement de lire ce livre, et je n’exigerai rien d’autre de toi.

— À quoi bon ?

— Ouvre-le à la page 188… Sourate Al-Tawba (le repentir). Lis le verset numéro 6.

— Il est écrit… « Et si l’un des mécréants te demande asile, accorde-le-lui, afin qu’il entende la parole d’Allah, puis fais-le parvenir à son lieu de sécurité. Car ce sont des gens qui ne savent pas. »

— Ce livre est notre loi, monsieur Maxime. Notre unique code de conduite. Je suis un musulman et tu es un mécréant, je t’ai accordé l’asile et en contrepartie tu dois entendre la parole d’Allah. C’est comme ça que ça marche. Tu seras sous notre protection tant que tu liras le Coran. C’est aussi simple que ça.

— Je ne vous ai jamais demandé l’asile.

— Non, c’est vrai… quelqu’un l’a demandé pour toi.

— Qui ? Et pourquoi ?

— Mon avocat… un homme aimé et respecté parmi nous. Il pense pouvoir t’innocenter.

— M’innocenter ! Maxime lâcha un rire dubitatif. Mec, j’ai cassé la gueule à un vieux prêtre sur le perron d’une église devant une centaine de témoins…

— Ne le sous-estimez pas. Il est extrêmement malin, un vrai requin. S’il dit qu’il peut te faire sortir d’ici, alors il le fera.

— Pourquoi fait-il ça ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. En tout cas, il n’exige rien de toi en retour… moi non plus d’ailleurs. J’ai fait courir le bruit que tu as tué Carhel de tes propres mains, les autres détenus devraient te foutre la paix. Si t’as besoin de quoi que ce soit demande à n’importe qui de mes hommes. Et lis… ce… livre !

La paix. Il l’a ressenti pour la première fois de sa vie entre les murs de cette prison. Il n’a jamais aussi bien dormi, il n’a jamais été aussi serein. Il ne se sentait pas particulièrement respecté par les autres, mais il voyait la crainte dans leurs yeux. Les barbus de Zergua veillaient sur lui, ils demandaient tout le temps de ses nouvelles. Et lui, il lisait leur livre. Au début par obligation, sans le moindre intérêt, et puis il s’y intéressa de plus en plus. Il y trouva un code d’honneur, des principes en lesquels il croyait déjà, mais de façon différente. Ça parle de Jésus et de Marie, ça parle de Gabriel et du Saint-Esprit, des histoires qu’il a connues et avec lesquelles il a grandi. Puis, il s’intéressa à eux, il les accompagna, il discuta des heures avec chacun d’entre eux. Il osa même poser des questions impertinentes sur Allah, sur le Prophète, ses épouses et ses compagnons. En d’autres circonstances, certaines de ses interrogations lui auraient valu de brûler sur un bûcher. Mais ils avaient toujours réponse à tout, même le plus tabou des sujets ne les gênait pas. Il assimila leur mode de vie qui pouvait se résumer en un seul verset du livre qu’il avait constamment entre ses mains, le 29ème verset de sourate Al-Fath (la victoire éclatante) : « Muhammad est le Messager d’Allah. Et ceux qui sont avec lui sont durs envers les mécréants, miséricordieux entre eux ».

Lui aussi était un mécréant, mais ils étaient quand même bons envers lui. Ils partageaient leurs repas avec lui, ils riaient avec lui, ils avaient fraternisé avec lui. Et il s’attacha à eux. Il aima chacun d’entre eux et ne les quitta pratiquement jamais, sauf durant la prière. Il était souvent sur la touche quand ils se regroupaient tous en lignes pour prier derrière Zergua. Pour la première fois de sa vie, il appartenait à un groupe. Une famille, c’est tout ce dont il avait toujours voulu avoir, c’était à portée de ses mains, mais ce petit détail l’importunait, comment pouvait-il appartenir à leur famille s’il ne partageait pas absolument tout avec eux. Et il se décida enfin sans que personne ne l’y oblige.

Ce matin-là, vers midi, l’heure de la prière avait sonné. Les hommes de Zergua se regroupèrent dans la cour du pénitencier derrière leur chef. « Alignez-vous que Dieu vous protège ! Allah ne regarde pas les rangées difformes ! » cria Mansour à ses disciples qui obéirent aussitôt. Gardiens et détenus avaient tellement l’habitude de les voir prier que plus personne ne s’y intéressait. Mais ce matin-là, quelque chose d’inhabituel se produisit. Quelque chose qui fit tourner les têtes et écarquiller les yeux. Maxime pénétra dans la cour, il était habillé d’une djellaba blanche et avait laissé pousser sa barbe. Il hâtait le pas pour rejoindre ses camarades, il s’installa parmi eux et commença sa prière, avec eux, par le « Allah Akbar » d’usage. Quelques jours plus tard, Zergua vint le retrouver dans sa cellule avec le journal du jour.

— Tiens, lis ça ! lui dit-il en lui remettant le quotidien ouvert sur une page bien précise.

— Le père Jacquot s’est suicidé ! s’exclama Maxime en lisant l’article.

— Oui, affirma Zergua. Apparemment, on l’a trouvé pendu dans son appartement, il a laissé une lettre dans laquelle il reconnaît tout le mal qu’il t’a fait, il a même admis avoir mérité la raclée que tu lui as foutue.

— Je ne comprends pas… ce n’est pas logique.

— Qu’est-ce que tu ne comprends pas, Maxime ?

— Il n’a pas eu le moindre remords en vingt ans, et là tout d’un coup… ça ne colle pas. Jacquot était un vrai trou de cul, mais c’était un salopard très croyant. Jamais il ne se serait suicidé.

— Les voies du seigneur ne sont-elles pas impénétrables ? lui répondit Zergua avec un sourire malin dont Maxime ne tarda pas à saisir le sens.

— Vous l’avez tué ?

— Moi ? Pas du tout. Mais ton histoire est arrivée aux oreilles d’un grand guerrier, un Caïd, et il en a été très ému. Alors quand Cheikh Ismaïl a suggéré que le suicide de Jacquot pourrait bien servir ton affaire, il a tenu à le tuer de ses propres mains. Il m’a chargé de te transmettre son Salam (salut), et il espère qu’un jour vous prierez Allah côte à côte.

— Comment son suicide peut-il servir ma libération ?

— Cheikh Ismaïl veut mettre tout le monde à mal dans cette affaire, y compris les juges. Il impose des circonstances atténuantes. Il veut pouvoir crier haut et fort : regardez ce monstre ! Ce pédophile qui reconnaît son crime ! et voyez sa victime que vous avez foutue vous-même en prison parce qu’il a agi sous l’effet de sa colère refoulée. Ayez honte de vous-même. Sortez-le de là qu’il puisse reconstruire sa vie… Fais-lui confiance Maxime. Tu n’as pas idée de quoi il est capable.

Une semaine plus tard, un gardien vint chercher Maxime dans sa cellule. Il lui annonça, à son plus grand étonnement, qu’il avait une visite, sans se donner la peine de lui dire de qui il s’agissait. Personne ne rendait visite à Maxime, et encore moins sa famille. Ils marchèrent cinq longues minutes dans un dédale de couloirs jusqu’à la porte d’un bureau. La porte s’ouvrit sur une table à laquelle était assis Cheikh Ismaïl. Celui-ci se mit immédiatement debout, mains derrière le dos et tête fièrement haute. Maxime se figea sur le pas de la porte. Un nœud brûlant se forma au niveau de sa poitrine, puis remonta le long de ses poumons et lui serra la gorge. Une boule de feu qui lui coupa le souffle puis s’installa au niveau de ses yeux. Il lutta de toutes ses forces pour retenir ses larmes.

— Bonjour, monsieur Grenet, je suis…

— Maxime. Juste Maxime s’il vous plaît, répondit-il d’une voix étranglée. J’ai renoncé à ce nom il y a très longtemps.

— Maxime, je suis maître Ismaïl El Assyouti, je viens discuter avec vous les détails de votre affaire.

— Je sais qui vous êtes… je vous attendais, balbutia-t-il en libérant toutes les larmes de son corps. Vous en avez mis du temps ?

Cheikh Ismaïl répondit immédiatement et sans la moindre hésitation à sa question, tout en gardant son attitude fière et son regard impassible. Une réponse qui lia à jamais le destin des deux hommes et définit les fondements de leur relation.

— Je ne défends que les musulmans.

 

La voiture s’arrête aux abords d’un terrain vague à la lisière d’une futaie, à un jet de pierre d’une station de bus déserte plantée là au milieu de nulle part, comme par l’opération d’un vil-esprit, entre une forêt et un terrain agricole abandonné qui s’étend à perte de vue. Les quatre camarades quittent enfin leur véhicule après cinq heures de route sans une seule pause. Lyes et Maxime s’empressent d’aller pisser dans les buissons.

— Et donc ? C’est par où la pointe du Trubard ? s’enquiert Jassim.

— Juste là, derrière ces arbres. Il va falloir marcher quelques minutes, lui répond Djamal en l’invitant à le suivre.

— Tu as bien remarqué qu’il y a une station de bus.

— Mouais, je l’ai vu… ne t’en fais pas, c’est rien.

— Si, je m’en fais un peu quand même…

— Un seul bus passe par cette station toutes les demi-heures. Cette zone était fréquentée autrefois par les travailleurs d’une usine agroalimentaire qui exploitait ces terrains. L’usine a fait faillite il y a quelques années et plus personne ne vient par ici, mais le bus continue quand même à s’arrêter à cette station. Ne t’inquiète pas pour ça je t’ai dit, toi tu t’occupes du tir et moi du plan de repli.

Ils pénètrent dans la forêt et marchent cahin-caha au milieu d’une végétation dense et dépourvue de sentiers. Quelques minutes plus tard, ils arrivent au bout de la pointe du Trubard. La frondaison à son bord est absolument inhospitalière et sa falaise rocailleuse balayée par les vagues est inaccessible depuis la mer. La pointe du Trubard doit son nom breton, qui veut dire « Traître », aux multiples rochers émaillant ses eaux à quelques centimètres sous sa surface. Clairement visibles du haut de la falaise, mais quasi invisibles depuis la mer, ces rochers marins sont fatals pour les coques des petites embarcations qui se risquent à naviguer trop près de la pointe du Trubard. La densité des bois et la dangerosité de ces rochers font de ce lieu inatteignable une planque idéale. Lyes tend les jumelles à son Caïd qui s’en sert pour observer l’île de Kautzmann au large du golfe.

Laisser un commentaire

Chargement du prochain article...
Rechercher Articles Tendances
À Lire Aussi
Chargement

Connexion dans 3 secondes…

error: Contenu protégé !