
Bonjour à tous,
Au programme, un extrait tiré de mon 2ème roman, Le Rêveur. Il s’agit d’un texte qui s’insère dans le récit à mi-parcours et qui sans spoiler l’intrigue, apporte des éléments de réponse au protagoniste principal, Marc Ballard, confronté à une situation qu’il ne comprend pas. Une petite mise en abime éclairante.
Bonne lecture !
L’ange des bas-fonds ou l’incroyable histoire du miraculé de la Rédemption
par J-Y Bonefroi, paru en 1954 aux éditions de la Flamme
Notre récit commence le 31 Avril 1892 quand naquît au presbytère de Rénocha Anthony Blatshik, fils d’une mère polonaise et d’un père issu de la banlieue Est de notre belle ville. Je vois déjà certains lecteurs se dire qu’une naissance dans un tel cadre ne pouvait être propice qu’à un destin comme le sien. Une naissance qui pourrait-on dire, était placé entre les mains du seigneur. Que nenni ! Il ne faut rien voir d’une prédestination dans la venue au jour de Blatshik dans les murs de la bâtisse géré par Monseigneur Picque. Cet événement est la suite de tragédies successives, qui devait mettre en lumière, l’absence d’une quelconque vue divine, pour ce petit être trop maigre, qui vient tout juste de sortir des entrailles chaudes et mourantes de sa mère.
La famille Blatshik, à comme beaucoup d’autre en ce temps-là, connut son lot d’épreuves. Le père, Marcus est mort peu à près avoir semé dans le corps jeune de celle qu’il aimait, la graine qui allait aujourd’hui nous intéresser. Marcus Blatshik était issu de la frange pauvre de la ville, il n’avait pas fait d’étude et avait pour seule capacité exceptionnelle sa solide constitution. Dès ses 15 ans, pour soutenir sa mère dans la charge de ses frères et sœur, il avait trouvé un emploi en tant que fossoyeur au cimetière de Rénocha.
On disait de lui qu’il pouvait creuser jusqu’à vingt fosses en une après-midi sans que la moindre goutte de sueur ne viennent perler sur son imposant front. Marcus était une force de la nature. Un peu trop même pour son propre bien. Il fut victime de ce qu’on appela alors, une nécrose du cœur, à l’âge de 42 ans. Un matin de Novembre, alors qu’il prenait sa pause avant d’aller finir de creuser la tombe d’un jeune garçon mort en couche, il s’allongea pour faire une sieste. Dans le silence du cimetière, l’aboiement d’un chien au loin le tira de son léger sommeil et Marcus se dit qu’il se reposerait plus ce soir. Le sommeil serait d’autant plus appréciable dans les bras de son épouse.
Ils attendaient un enfant.
Chaque soir après le souper, dans le confort relatif de leur petite chambre attenante au cimetière, il collait sa grosse oreille, contre le ventre délicat de sa femme s’arrondissant de plus en plus. Il comptait les battements de cœur jusqu’à ce qu’il arrive au centième pour s’assurer de leur régularité. Si seulement quelqu’un avait pu faire de même pour lui, les choses auraient peut-être été différentes. Mais ce ne fut pas le cas et le 7 novembre 1850 alors qu’il devait certainement faire un effort pour remettre sur pieds son imposante carcasse, son cœur céda. L’ironie voulu qu’il fut enterré dans la tombe qu’il avait commencé à creuser. Un moindre labeur pour les autres fossoyeurs que d’agrandir une petite tombe plutôt que d’en ouvrir une nouvelle dans les entrailles de la terre. L’économie de temps et de labeur est une constante nous suivant jusque dans la tombe…
Aryanna Blatshik se retrouva donc seule, enceinte d’un fantôme qui ne partageait plus sa couche, mais celle de ceux pour qui ils avaient travaillés. On lui laissa gracieusement une semaine, pour trouver de quoi payer le loyer de la chambre dans laquelle elle vivait, ou alors pour la quitter. Elle n’avait pas à se plaindre, son mari avait eu la chance d’être enterré sans frais, un avantage accordé au gens de la profession lui avait-on dit.
Aryanna n’eut même pas le temps de pleurer la mort de son époux qu’il fallait qu’elle s’inquiète de son propre devenir et de celui de l’enfant qu’elle portait. Elle fut paraître, au prix de ces dernières économie, une annonce pour n’importe quel travail dans les colonnes des Chroniques de Rénocha. Si notre administration devait prendre exemple sur un système d’archivage, il s’agirait de celui-ci. À ma grande surprise, la moindre ligne qui ne fut jamais écrites depuis son lancement en 1839, y est soigneusement consignés et archivées. Voici l’annonce en question :
Femme travailleuse, sérieuse et volontaire cherche emploi de femme de ménage, nourrice, intendante ou autre. Disponible immédiatement. Réponse via le journal gratuite. Coordonnées disponibles aux Chroniques.
Une annonce tout ce qu’il y a de standard… Elle aurait pu y évoquer son veuvage pour attirer la sympathie, mais Aryanna ne voulait surtout pas être un objet de pitié.
Elle fit tout ce qu’elle put mais personne ne voulut employer une femme enceinte, trop de contrainte et beaucoup trop d’incertitude concernant la pérennité de l’investissement. Son ventre suffisamment rond pour ne pas passer inaperçu, lui avait valu nombre de déplacements inutiles. Elle n’obtint pas de délais pour trouver une solution.
Le Jeudi 14 novembre, elle se retrouva cette fois-ci seule, enceinte et sans logis. Ses maigres possessions tenant dans une vieille valise qui pesait aussi lourd qu’elle…
Mais il faut bien que la chance finisse par survenir même dans le malheur, n’est-ce pas ?
C’est du moins ce qu’on préfère se dire pour ne pas céder au désespoir. Chance ou pas, je n’en jugerais pas, mais toujours est-il qu’alors qu’elle comptait les quelques pièces qui lui restait de ses doigts que la morsure du froid commençait à rendre insensibles, elle fut remarquée par le seigneur Picque.
Cette femme, seule, vêtue d’un manteau d’homme beaucoup trop grand pour elle, ne pouvait pas rester dehors par un temps pareil. Il la conduisit au presbytère pour la mettre à l’abri et lui offrir un repas chaud. Il est dit que Monseigneur n’avait pas remarqué la grossesse d’Aryanna, mais nous n’aurons jamais la certitude que cela soit vrai. On peut toutefois imaginer que cela soit possible si Aryanna portait le manteau de son grand gaillard de mari… c’est une possibilité.
Les circonstances du séjour d’Aryanna sont assez floues. Comme aucun acte de bonté ne peut-être empreint d’infamie, de nombreuses langues, dont celle des nonnes de la paroisse, firent circuler que Monseigneur avait été dévoyé par cette polak et qu’il avait succombé à ses charmes slaves, usant certainement de rituel païen pour attirer cet homme de dieu entre ses jambes.
Mais tous cela, ce ne sont que des rumeurs qui circulent dès que la jalousie s’installe dans un lieu, aussi sacré soit-il. Rien ne vient étayer ses propos. D’autres témoins semblant plus objectifs, rapporte eux, que pour payer le gîte et le couvert, Aryanna prenait à sa charge une partie de l’entretien du presbytère.
Même lorsque marcher devint compliqué, il semblerait qu’on pouvait la voir astiquer les couloirs de la bâtisse tandis que tout le monde dormait.
C’est durant une de ces œuvres qu’Anthony décida qu’il était temps pour lui de rejoindre le monde des hommes.
On sait de cet événement que seul Monseigneur Picque sembla alerter par les cris d’Aryanna ; les sœurs diront n’avoir absolument rien entendu. Seul à la manœuvre et dépourvu devant cette femme en douleur et paniquée, Monseigneur Picque ressentit toute la complexité de la situation quand il comprit que l’enfant était mal positionné. Il se présenta par le siège. Picque fit certainement de son mieux, alors que les cris d’Aryanna résonnait dans la bâtisse endormie. Seule la finalité de la procédure nous est connue. Anthony vint au monde au prix de la vie de sa mère qui mourut d’une importante hémorragie. Un petit être couvert de sang et de placenta fit résonner son premier cri, alors que sa mère sombrait dans une obscurité de plus en plus ample. Il y a fort à parier qu’elle n’eut pas le temps de voir son enfant, mais au moins entendit-elle son cri résonner dans ses ténèbres.
Aucun miracle divin.
Une naissance dans la mort, une boucle qui se referme instantanément sur elle-même.
Anthony Blatshik, orphelin, grandit sous la tutelle de la paroisse. Monseigneur Picque qui se sentait responsable de n’avoir pas réussi à maintenir sa mère en vie, se prit d’affection pour lui. Il tenta de l’éduquer du mieux qu’il put, essaya de lui faire entendre les saintes écritures, mais Anthony (baptisé ainsi en l’honneur des choses égarées) avait semble-t-il hérédité des caractéristiques de son paternel. C’était un jeune homme gentil et affable, d’une constitution herculéenne, plus doué pour la manœuvre que pour les saintes œuvres. Il n’était pas stupide pour autant, son esprit était juste simple et axé sur l’utile. On parlerait d’intelligence manuelle ou “pratique” de nos jours.
Nous sentons maintenant poindre la grande question…
Comment un homme avec de telles dispositions à t-il pu devenir un compositeur et un peintre mondialement reconnu ?
Est-ce le génie qui fut à l’œuvre de façon tardive ?
Un miracle providentiel ?
Au risque de vous décevoir, ni l’un ni l’autre ! Tout cela n’est le fruit que d’un accident. On oublie bien trop souvent que le chaos est nécessaire à la création, que du vide doit naître ce qui prendra substance, que de la mort peut, parfois surgir la vie…
Et tout cela sans l’intervention d’une quelconque entité divine.
Ce n’est pas la première fois, et cela ne sera pas la dernière que cela se produit. Rénocha devrait pourtant le savoir, elle porte dans son histoire d’autres artistes « spontané », Chasongnispe pour ne citer que le plus célèbre.
Intéressons-nous maintenant à la vie que mena Anthony Blatshik et qui le conduisit jusqu’à deux dates fatidiques. Celle du 14 février 1933 et celle du 16 mai 1939.
Blatshik mis les mains à la pâte pour la première fois, suite au terrible orage de 1917 qui balaya Rénocha, et dont nombre des bâtiments de l’époque encore debout, portent toujours les stigmates. La violence des vents pendant ses trois jours vint à bout du toit du presbytère et l’éventra en son milieu […]
Marc avance le récit de plusieurs pages, son intérêt n’est pas dans cette partie de la vie de Blatshik. Il reprend une soixantaine de pages plus loin, quand il pense avoir trouvé la partie qu’il recherche.
[…]J’ai eu la chance de pouvoir rencontrer Blatshik à l’hiver de sa vie, avant que le froid mordant de la vieillesse ne vienne réclamer son dû. C’était il y a de cela 2 ans, il avait 60 ans, nous l’ignorons tout deux mais c’est sa dernière année.
Peut-être que si je l’avais su, mes questions auraient été différente ? Nous ne le saurons jamais…
Une des premières choses que j’ai demandés à Blatshik, fut comment cela fonctionnait -il ? Comment avait-il appris à jouer et à peindre avec autant de virtuosité ?
– « Mais je n’ai pas appris. Je ne sais toujours pas jouer de la musique. Je ne fais que retranscrire », m’avait-il répondu.
Il avait dû voir passer un air soupçonneux sur mon visage, car après un long soupir, il continua ainsi :
– « Ce que vous devez comprendre c’est que je ne suis pas devenu du jour au lendemain un virtuose pour qui la complexité d’un piano ou d’un violon n’a plus de secret. Je n’ai jamais été bien doué pour inventer des choses. Par contre, pour ce qui est de leur donner vie, de construire là oui, on touche à mon domaine de compétence.
Vous voulez savoir comment cela fonctionne, c’est bien ça ?
Je vais tenter de vous expliquer. Lorsque je me suis réveillé après toutes ces années dans le noir, je n’ai rien constaté tout de suite. Aucun changement, je ne me sentais aucunement différent. Je voulais juste retrouver mon foyer, ma femme… j’ignorais alors que j’avais perdu le plus cher à mon cœur des deux… C’est d’ailleurs lorsqu’on daigna, enfin, me dire que ma femme s’était remariée, que cela se manifesta pour la première fois. La nuit suivant cette triste nouvelle, je ne pouvais m’empêcher de penser à ma femme, à son sourire, à la chaleur réconfortante de ses bras dorénavant devenu l’apanage d’un autre homme… Tandis que mes pensées m’attiraient dans une forêt obscure où il n’est jamais bon de se perdre, j’ai commencé à entendre et à voir de la musique. Oui, à voir, de la musique, vous m’avez bien entendu. Une espèce d’effluve colorée vibrant au-dessus de l’image de ma femme, une mélodie dansant devant mes yeux… Sur le moment, je n’y ai guère prêté d’attention. Les jours suivants, le phénomène se reproduisait chaque fois qu’un obscur masochisme œuvrait en moi pour me rappeler ce que j’avais perdu. Je n’arrivais pas à m’en débarrasser. Les jours passèrent et cela empira. Chacune de mes émotions, chacune de mes pensées redondantes se trouvaient accompagnées de sa propre mélodie, de ses propres évanescences colorées. Je pensais devenir fou. Comprenez que si je tendais la main vers ses airs fantomatiques, cela en changeait la gamme chromatique ! Cela existait physiquement pour moi. J’ai fini par comprendre que je devais donner corps à ce que j’entendais et voyais pour parvenir à le domestiquer. Avec labeur et une rigueur militaire, je me mis donc à apprendre le solfège, le langage musical, la voix et la personnalité des différents instruments, leur concordance et leur divergence. La pratique m’apprit leurs couleurs, leurs effluves. Cela me pris presque un an pour maîtriser ce qui demande à d’autres une vie entière de travail. Mon seul vrai don le voici. Avoir appris vite et bien.
A la suite de quoi je n’ai fait que reproduire ce que le monde m’offrait, ce que mes yeux entendaient. Une fois la maîtrise des couleurs de l’arc en ciel acquise, il est facile de repeindre le monde et ses nuances. ».
J’étais tellement absorbé dans le récit de Blatshik qu’il me fallut un certain temps pour me rendre compte qu’il s’était interrompu et qu’il attendait une question de la part de votre serviteur. Pris au dépourvu, nimbé encore de l’aura de ces propos, ma question fut d’une stupidité déconcertante qui, encore aujourd’hui, me fait monter le rouge aux joues. Et ensuite ? Demandais-je.
Je vis un fugace sourire d’amusement passé sur le visage de cet homme au trait patibulaire.
– « Ensuite, j’ai eu plus de maîtrise sur mon environnement. Avant d’écrire ma première mélodie où plutôt avant de retranscrire ma première mélodie, lorsque cela se manifestait, je n’entendais et ne voyait que ça. Ça avait le don de susciter en moi, autant d’angoisse qu’une maladie des nerfs. Je devais parfois m’isoler des heures pour ne pas paraître dément, des heures ou je passais mes mains dans un airs qui pour autrui était sans consistance et sans la moindre évanescence, cherchant à modifier l’intensité, la sonorité, cherchant pourquoi à telle pensée, telle émotion, était associé telle couleur. Mais quand je suis parvenu à la retranscrire, j’ai réussi par la même à la maîtriser. Ce n’était plus comme une invasion étrangère mais plutôt comme une association. Cela me permettait de saisir avec plus de justesse ce qui m’entourait, me révélant une beauté invisible que personne d’autre que moi ne pouvait voir. Un peu comme un don de double vue même si cela sonne un peu trop mystique à mon goût. Je ne sais pas comment les médecins et autres spécialistes définissent mon état ni même s’ils le font. Toujours est-il que pour moi, tout cela n’est qu’un coup du destin. Un simple accident à modifier mon esprit, en à changer la cartographie, repoussant certaines frontières qui se devaient de rester bien délimitées.
Malheureusement, le sort a fait que cela tombe sur quelqu’un comme moi. Un type un peu simple, pas benêt mais pas loin. Quelqu’un qui ne peut que reproduire ce à quoi l’accès est interdit pour autrui. D’autres en auraient certainement fait de grandes choses, en auraient changé notre paradigme mais non, cela est arrivé à un petit ouvrier qui n’avait rien demandé à personne. D’un point de vue purement égoïste cela aura eu le mérite de rendre ma vie plus intéressante, plus riche, plus supportable. »
« Plus supportable ? », lui demandais-je
« L’accident m’avais tout pris. Ma vie, ma femme et la réalité un peu simplette à laquelle je croyais. Mes couleurs étaient la seule chose qui parvenait à me faire me sentir encore vivant, utile. Grâce à elle, lorsque je leur donnais corps à travers un instrument, j’avais la possibilité de reconvoquer auprès de moi mes pertes. Je pouvais à nouveau poser les mains sur ce qui était maintenant hors de ma portée. Je ne sais pas comment j’aurais surmonté les choses sans cela. Mais ce fut aussi un fardeau que je ne souhaite à personne…Vous comprenez que ce genre de chose vous isole, n’est-ce pas ? Soit on vous prend pour un fou, pour un je ne sais quel ersatz du divin ou alors comme une manne dont il faut soutirer la moindre substance. Je vais vous faire une confidence que je ne fais que très rarement. Ce n’est pas un don ou une bénédiction. De nombreuses nuits je me dis que j’aurais préféré soit ne jamais chuté et garder ma femme auprès de moi ou alors tout simplement ne jamais me réveiller […]”
Le Rêveur, écrit par Maignan Christophe






