
Voici, en avant-première, le prologue du dernier tome de ma série fantastique/fantasy pour adolescents et jeunes adultes : Les Deux Royaumes. Le roman paraîtra cet hiver 2023/2024. Je vous souhaite une bonne lecture et vous dis à bientôt pour de nouveaux extraits de la série.

Presque en simultané, deux hommes se matérialisent soudain sur la cime du toit du monde.
À l’égal du paysage alentour, le duo est d’une beauté à couper le souffle. Et excepté l’aura malfaisante qui fuse du corps de celui qui porte un long manteau noir, et la rudesse et l’indifférence qui suinte de son visage, les deux hommes semblent en tous points identiques.
Et c’est le cas. L’un se révèle la copie conforme inversée de l’autre ; son jumeau miroir, issu du même œuf scindé tardivement durant la gestation.
— Bon… Nous sommes d’accord, alors ? s’enquiert le Vénérable auprès de Son rival de toujours. Un exemplaire pour Toi, un autre pour Moi. Il n’y a plus qu’à signer.
— Fais-Moi voir !
Le Malin lui arrache précipitamment le formulaire des mains.
— Tu permets ? Je préfère le relire une nouvelle fois avant d’y apposer Ma royale signature.
— Mais, Je T’en prie ! le convie le Vénérable, courtois, une once d’agacement dans la voix. Fais-Toi plaisir !
Le Seigneur des Ténèbres se racle la gorge ostensiblement et entame la lecture du document de Sa voix rauque et caverneuse :
— CONTRAT DE PARTENARIAT :
— La Mère et le Père de l’Univers ? s’interrompt le Malin, sardonique, toisant le Vénérable du coin de l’œil, un sourcil levé. J’imagine que Tu l’as fait exprès. Si Tu comptais faire de l’humour, ou je ne sais quoi, laisse-moi T’apprendre que c’est peine perdue. Ta référence est de si mauvais goût que Je n’ai pas les mots…
— Je vois pourtant clairement bouger Tes lèvres en ce moment-même et entends tout aussi parfaitement ces mots que Tu n’as pas sortis de Ta bouche, le taquine Son frère, moqueur. Mais enfin, peu importe… Pouvons-Nous continuer, s’il Te plaît ? Je N’ai pas la journée entière. Concluons ce pacte au plus vite, veux-Tu, qu’On en finisse ! Ou peut-être préfères-Tu abandonner tout de suite la partie ? Avant de Vous ridiculiser, Toi et les Tiens ?
— Tu le voudrais bien, hein, que Je lâche l’affaire ? raille le Malin faisant la grimace. Tu peux toujours courir, Mon vieux !
Et, dédaigneux, le Seigneur des Ténèbres recommence la lecture de l’acte.
Pfff !

— Entre Nous, se plaint le Seigneur des Ténèbres en apposant sa signature au bas des deux pages, Tu aurais pu choisir un autre lieu de rendez-vous. On se les gèle sur cette montagne ! J’arrive tout juste à tenir Mon stylo tant Je suis frigorifié !
— Certes ! acquiesce le Vénérable. Tu avoueras toutefois que la vue est spectaculaire. Lève-Toi, Mon frère, et viens admirer le paysage ! Il est magnifique vu d’ici. N’est-ce pas merveilleux que Nous flânions ainsi sur la toiture du monde des Hommes ?
— Non ! proteste le Malin en se postant tout de même aux côtés du Grand Patron de Caelum et en considérant le tableau avec dégoût, les mains croisées dans le dos. Je n’en ai rien à faire de Ta foutue montagne ! Et Tu ne M’enlèveras pas de l’esprit qu’On aurait pu préparer et signer ces satanés formulaires sur une petite île paradisiaque avec une bouteille d’un bon tord-boyaux. Accompagnée, bien sûr, d’une boîte de cigares. L’un ne va pas sans l’autre. Des havanes, de préférence.
— Tu sais parfaitement que Je ne bois pas et que Je ne fume pas, Lui rappelle le Vénérable avec bonhomie.
— Et alors ? s’emporte le Seigneur des Limbes, exaspéré. Et après on dit que c’est Moi l’égoïste ! Pendant que Tu aurais ciselé Notre accord, J’aurais pu boire pour deux et fumer tout Mon soul. Tu ne penses qu’à Toi, Ma parole ! Mais ce n’est pas nouveau, Je ne devrais pas être si surpris. Tu crois être la bonté même or, d’une certaine manière, Tu ne vaux pas mieux que Moi !
Le Vénérable ne peut s’empêcher de sourire à cette réplique cinglante.
— Mon frère ! finit-Il par rétorquer, plus sérieux, et avec un reste de raillerie dans la voix. Tu n’as pas changé d’un pouce depuis que Je T’ai banni de la première Caelum. Toujours irrécupérable !
— Et Tu T’en étonnes, Mon frère ? répond Son jumeau sur un ton similaire mais beaucoup plus corrosif. Qui M’a privé de Mes ailes et banni comme un malpropre Me condamnant à la damnation éternelle ?
— À l’évidence Ta mémoire Te fait défaut, conteste le Vénérable se défendant. Souviens-Toi ! Tu ne M’as pas vraiment laissé le choix, à l’époque.
Le Maître du Mal éclate alors d’un rire sépulcral qui ricoche aussitôt sur les montagnes autour faisant trembler la pierre.
— C’est le seul argument que Tu as en réserve : que Je ne T’ai pas laissé d’autre option et que, du coup, Tu T’estimais dans Ton droit ? Waouh ! Je suppose que Tu as réussi à T’en convaincre ! Si ça T’aide à mieux dormir la nuit…
Le Vénérable hausse les épaules, faisant la moue.
— Autant d’hypocrisie Me donne envie de gerber, continue le Malin, Son beau visage déformé par le dégoût. Comment arrives-Tu à Te regarder dans une glace ? Je m’interroge. Moi, au moins, Je suis honnête envers ce que Je suis. Surtout, J’assume totalement Mes actes sans requérir à des excuses bidon. Ce qui n’est visiblement pas Ton cas.
À la pensée de ce que Son frère aîné Lui a fait subir autrefois, un rictus de haine meurtrière se répand à nouveau sur Son faciès parfait, halé et mangé par une barbe de trois jours. Le Vénérable s’en rend compte mais ne daigne même pas en tenir cas. Au contraire, Il Lui tourne le dos pour récupérer les précieux actes qui reposent sur la table devant Lui et, sans un regard pour Son jumeau, scelle la discussion en ajoutant néanmoins :
— Ce n’est pas le moment de discourir de Mes éventuelles erreurs. Le passé est bel et bien révolu. Mais sache que Je ne regrette aucune de Mes actions. Aujourd’hui, ne T’en déplaise, Nous devons regarder vers l’avenir et rien d’autre. Veux-Tu laisser s’envoler cette autre chance qui s’offre à Toi de récupérer Ta chère Terre ? Je croyais que Tu la voulais plus que tout !
— Bien sûr que je la veux et Tu le sais parfaitement, réplique le Seigneur des Ténèbres, une certaine avidité dans le regard.
— N’en parlons plus alors !
D’un geste de la main, balayant l’air, le Vénérable fait disparaître la petite table ronde et la paire de chaises, qu’Il avait matérialisées une centaine de minutes auparavant afin d’être plus à l’aise pour conclure le Pacte, et se tourne vers Son infernal frère, Lui tendant l’un des feuillets qu’Il tient à présent entre Ses doigts.
— Tiens ! Celui-ci T’appartient. Évite de l’égarer !
— Ça, ça ne risque pas ! s’insurge aussitôt le Malin s’emparant avec rage de la précieuse page.
Il la plie soigneusement toutefois, et l’insère bien à l’abri dans la poche intérieure gauche de Son long manteau noir, tout contre Son cœur.
Le Vénérable fait de même avec le Sien.
— On se serre la pince avant que Je mette les voiles ? demande, narquois, le Maître du Mal. Tu vois, Je ne suis pas aussi rancunier qu’on le prétend.
Le Grand Patron Lui tend la main, un sourire crispé sur le visage, et le Seigneur des Ténèbres s’en empare avec fort peu de délicatesse.
— Que le meilleur gagne, Mon vieux ! raille-t-Il Lui broyant presque les os.
Il finit par lâcher prise, éclate bruyamment de rire une fois de plus, et se volatilise dans un énorme nuage de poussière noire. Puis, comme Il adore avoir le dernier mot, estimant certainement Sa sortie pas assez théâtrale, Il fait à nouveau retentir Sa voix rocailleuse, qui rebondit de montagne en montagne avec force et fracas provoquant un début d’avalanche.
— Et ce sera sûrement Moi, le vainqueur ! Ne T’en déplaise à Ton tour, Mon cher frère ! Alors la Terre tombera enfin entre Mes mains…
Consterné par tant d’assurance et d’arrogance, le Vénérable secoue la tête par la négative.
« Non ! Tu te trompes ! murmure-t-Il pour Lui seul en brandissant Sa main droite dans un mouvement précis, paume en avant, afin de stopper net la cascade de poudre blanche dévalant l’amas de roches face à Lui. Aucun de Nos Champions ne sortira triomphant ou perdant de ce duel. Le rôle qu’ils ont à jouer dans cette histoire va bien au-delà du simple affrontement, de la petite rixe. Grâce à eux, et si tout fonctionne ainsi que Me le révéla la Prophétie qui M’apparut jadis, à l’issue de ce Pacte, l’équilibre entre le monde des Humains et le Nôtre sera irrévocablement établi. Et quand ce jour viendra, Tu ne pourras plus jamais T’en prendre à un seul Homme. »
Le Vénérable est parfaitement lucide : pour que la prédiction se réalise de nombreuses vies ont été et seront encore inéluctablement sacrifiées. Il s’agit là du prix à payer pour que la lumière jaillisse enfin des Ténèbres qui se sont au fil du temps insinuées dans les moindres recoins. Pour que s’instaure l’harmonie entre les mondes. Et Il est prêt, depuis qu’Il en a délibéré avec Sa conscience, à perdre plusieurs autres de Ses enfants, Anges et Humains réunis, pour en sauver des milliards.
Cette décision L’a hanté pendant de longues, d’interminables années. Mais, désormais, Il vit en paix avec Lui-même. N’en déplaise à Son satanique cadet.
Personne ne peut Lui enlever cet état de fait. Et surtout pas Son imbécile de frère. Parce qu’Il sait, qu’au bout du compte, ces pertes ne seront pas vaines. Un avenir meilleur en découlera pour tous. Et c’est ce qui importera à la toute fin.
Sur ces dernières pensées, plus que positives, attendu qu’elles aspirent à un futur plus lumineux, plus paisible, pour tous, le Père de l’Univers se gorge et s’imprègne une nouvelle fois de la beauté du site. Puis, sans plus attendre, disparaît à Son tour aux yeux du monde.
Le Grand Patron de Caelum va devoir s’armer de courage. Passer outre Ses réels sentiments, jusqu’à ce que la prédiction se réalise ; Il en est conscient. Bien qu’Il ait toujours eu horreur de la dissimulation et du mensonge, ces nombreuses années passées, la duplicité est devenue, somme toute, Sa plus grande alliée, Son deuxième souffle. Et même s’il est vrai qu’Il est fatigué de mentir par omission à Son peuple, Il va devoir se surpasser cette fois, le dénouement se rapprochant à grands pas.
Personne ne doit connaître, pas dans l’immédiat du moins, l’objectif véritable du duel qui s’organise. Et encore moins la solution qui permettra de conclure en faveur de l’Humanité. Surtout pas la solution. Officiellement, les deux parties s’affrontent pour déterminer qui du Malin ou de l’Homme gardera la Terre. Officieusement, il s’agit de bien plus encore.
Les deux camps se sont opposés une fois de plus pour cette même Terre une vingtaine d’années plus tôt et les Caelumiens ont remporté la bataille. Il savait déjà à l’époque qu’Il n’aurait pas à attendre deux siècles supplémentaires pour remettre la planète en jeu. L’appétit de plus en plus pressant avec lequel Son frère jumeau maléfique convoite le monde des Hommes pour Lui seul Lui a de surcroît rendu la tâche encore plus aisée qu’auparavant.
Le réel enjeu de cette rixe est à n’en pas douter l’équilibre tant espéré entre les deux mondes ; le monde des Hommes et celui des Deux Royaumes. Or, pour atteindre cet idéal, un événement à la fois merveilleux et terrible surviendra dans sept ans. Et c’est justement la nature de cet événement qui doit impérativement rester terré aux yeux et aux oreilles de tous pour l’instant. Principalement de Son rival qui n’aspire pas à une telle stabilité ; Il n’y a même jamais songé. Car comment continuerait-Il à avoir une emprise quelconque sur l’être Humain ? Si tout se déroule au mieux, ce phénomène rendra enfin aux mortels, irrémédiablement, leur entière liberté. D’où l’importance de ces sept années d’affrontement entre Leurs deux Champions.
Pendant ce laps de temps, le Vénérable compte tenir le Malin uniquement focalisé sur le duel, sur les points marqués par l’un et l’autre des Envoyés. Ainsi Il a persuadé Son ténébreux frère de l’intérêt des sept ans dans cette confrontation. En Lui certifiant que seul ce moyen était assez viable pour juger équitablement lequel des deux camps sera à même de gouverner la Terre à long terme. Son mensonge est une fois de plus passé comme une lettre à la poste : Son nombriliste de frère n’y a vu que du feu. Comme d’ordinaire, Il n’a fait que rechigner fortement, tout en acceptant le deal.
Pour que la Prophétie prenne corps cependant, le choix des deux Envoyés est primordial. Essentiel. Les sélectionnés demeurent l’élément fondamental pour que se déclenche le processus qui permettra son accomplissement. Le Vénérable a donc dû subtilement glisser par la pensée dans le crâne de Son jumeau diabolique quel Démon élire pour cette besogne. Avec une habileté déconcertante, Il Lui a encré dans Son subconscient l’image de l’Envoyé démoniaque à sélectionner, tout en Lui faisant croire que l’idée venait de Lui. Encore une fois, Son infernal frère ne s’est aperçu de rien.
Dès l’instant où la prédiction s’est dépeinte au Grand Patron de Caelum, il y a fort longtemps, Il a su ce qu’Il avait à faire. Depuis, Il détient la clé capable de mettre fin aux conflits, aux batailles que se font pour la Terre les Anges et les Démons. Et cette solution, Il n’a pas l’intention de la divulguer à quiconque. Pas avant de les avoir mis, Ses ennemis et les Siens, devant le fait accompli. Parce qu’Il est manifeste que certains de Ses braves et valeureux Soldats, et Il sait déjà lesquels, s’insurgeront, s’opposeront à Lui, et chercheront coûte que coûte une autre option. Qui, malheureusement, n’existe pas ; Il le saurait, si c’était le cas !
Depuis des décennies entières, le Vénérable avance tranquillement et avec minutie Ses pions sur l’échiquier géant qu’Il a construit autrefois pour que la Prophétie se déroule sans aucun contretemps. À présent que Ses nombreuses pièces sont à la place qui leur est échue, la concrétisation de Son plan semble imminente. Plus que sept petites années à attendre et ce dont Il rêve depuis la nuit des temps, l’équilibre pérenne entre tout et toutes choses, deviendra enfin réalité.
Voilà une éternité qu’Il culpabilise, qu’Il agonise, pour ce que l’Humanité a subi, et subit encore. À Son grand regret, Il en est l’unique responsable. Il a créé ces passages permettant aux Anges, mais en fin de compte aussi aux Démons, de se glisser dans le monde des Hommes et l’influencer. Le contrôler. Et il est temps de remédier à cela. De remettre les choses dans leur contexte. Son frère et Lui doivent se retirer pour toujours et restituer aux Hommes ce qui leur revient de droit. Or, Il ne peut pas agir seul…
À suivre…
Les Deux Royaumes: La cité des Anges
Les Deux Royaumes 2: La Clef du Temps






